26 novembre 2007

Femmes, islam et pensée occidentale : petits commentaires critiques

Dans un article publié sur le site du Monde Diplomatique, un journaliste du nom d’Alain Gresh cite quelques études récentes sur la situation des femmes en terre d’islam et notamment sur l’existence (ou non existence) d’un féminisme musulman ; il relate également le « fait divers » que je recopie ci-dessous. Avec, à la suite, une série choisie de commentaires laissés par des lecteurs ; et je me permets quant à ces derniers une petite relecture critique qui m’a semblé nécessaire.

J’ai, à plusieurs reprises, abordé la situation des femmes dans le monde arabe. Et aussi le rapport entre lutte de libération et émancipation des femmes, notamment en Palestine. Et quelle est la place de l’islam dans les luttes des femmes aujourd’hui ? (...)

Une lecture progressiste du message de l’islam n’a évidemment pas cours partout. Ainsi Le Figaro du 22 novembre reproduit cette information : « Une Saoudienne condamnée pour avoir parlé de son viol » (Georges Malbrunot). Le journaliste écrit : « Elle A 19 ans. Elle est mariée et issue de la minorité chiite du royaume. Sa faute ? Avoir rejoint dans une voiture un autre homme que son mari, qui devait lui rendre une vieille photo d’elle. Pour “fréquentations illégales”, un tribunal la condamna en octobre 2006 à 90 coups de fouet. En Arabie, les femmes ne doivent pas s’exposer dans la rue avec un homme étranger au cercle familial. Peu importe que la malheureuse ait été violée par sept gros bras qui l’attaquèrent ce jour-là. Elle commit ensuite une autre « faute » : elle parla de son calvaire aux médias. « Une tentative d’envenimer la situation et d’influencer l’appareil judiciaire », l’accuse un nouveau jugement rendu la semaine dernière par la Cour générale de Qatif, qui aggrave la peine à 200 coups de fouet et six mois de prison. »

Dans le quotidien saoudien en anglais, Arab News du 21 novembre, Lubna Hussain publie un article intitulé « A Slap in the Face of Justice » (une gifle à la justice). Parlant de la victime, elle écrit : « Au lieu d’avoir été saluée pour avoir oser briser les tabous sociaux et affronter les conséquences des traumatismes dont elle a profondément souffert, elle se retrouve à la place des accusés avec ses violeurs, accusée de complicité dans leur crime. Selon la cour, d’abord elle n’aurait pas dû être avec un homme qui n’était pas son "gardien". Les juges ont lu dans une boule de cristal et vu qu’elle "avait l’intention de faire quelque chose de mal" et cela constituait une très bonne raison pour la bande de la violer. C’est toujours la faute de la femme, bien sûr ! (...)
Pour ajouter du grotesque à l’insulte, l’avocat de la défense est devenu maintenant l’ennemi public numéro 1 parce qu’il a avancé des preuves qui s’appuient sur la juridiction musulmane et des principes pour montrer combien ridicule et contraire à la foi était le jugement. Plutôt que d’accepter son erreur et de la redresser en appel, la cour a simplement montré que faire appel revient à demander un châtiment plus dur. C’est aussi une incitation aux avocats à ne pas défendre les victimes de crimes de haine, sinon ils risquent de perdre leur droit de pratiquer. »

Il sera intéressant de voir comment la presse de large audience (en arabe) réagit à ce verdict en Arabie saoudite.


Commentaires : (reproduits en italique ; mes apports sont à la suite de chacun)

1) Ce qui est certain, c’est que tous les islamophobes que comptent la France (et il y en a beaucoup) n’ont pas fini d’instrumentaliser cette "actualité", on va l’entendre souvent et pendant des mois... Pourtant l’Arabie est dans l’"axe du bien", elle l’est l’allié stratégique des Etats Unis (et donc du camp "occidental") depuis 1938, c’est-à-dire la découverte de ses gisements fabuleux en or noir... Elle a été l’ennemi farouche de tous les gouvernements arabes progressistes, Nasser en sait quelque chose !, elle est encore l’ennemi par excellence de l’Iran...


- tout ce qui intéresse ce monsieur c’est « l’instrumentalisation » qui va être faite par les horribles islamophobes... les affronts faits aux femmes en terre d’islam, sont, à côté de cette calomnie imméritée, de seconde importance (tout ce qui touche aux femmes est « second », comme l’exprime si bien le titre du livre de Simone de Beauvoir)


- il convient d’ailleurs de s’interroger sur le sens du mot « islamophobe » utilisé à profusion et il me semble, jamais clairement défini. Etymologiquement : « peur de l’islam », n’est-ce pas ? Or, certaines évolutions culturelles contemporaines liées à l’islam ne sont-elles pas franchement inquiétantes ? Je pense que si et le sens commun fait donc de moi une affreuse islamophobe. Je suis l’ennemie du dialogue interculturel ! Bêtise. Parce que islamophobe est un terme lié complaisamment et de façon sous-entendue liée à un racisme qui serait proprement occidental, voire français, vis-à-vis des populations musulmanes (entendez : nos immigrés), dont la religion en vient quasiment à constituer une « race ». Amalgame facile et idiot. Et dommage pour les Arabes non-musulmans, dont l’identité et la place sociale se trouvent du même coup niées ! Bref, idiotie de l’islamophobie, terme creux fait pour faire peur justement, et amener toute personne qu’elle viserait à se récrier : « mais non ! J’ai rien contre les Arabes ! » alors que ce n’est pas le sujet. Détournement de conversation visant à avoir le dernier mot, ou à passer pour l’apôtre du bien ? Très profond, vraiment...


- Autre argument : l’axe du bien/du mal ; alliés de l’occident/ennemis... c’est la dichotomie de Georges Bush, et certainement d’un bon nombre de politiques européens, mais est-ce que parce que l’on est occidental que l’on est forcé de coller à ce modèle ? Ou de s’y opposer et par là d’adorer l’islam, en vrac, les islamistes, les lapideurs... enfin, tous les ennemis ? Simplification encore.

Qu’est supposée nous faire ressentir cette brillante information ? Que comme l’Arabie Saoudite est l’allié stratégique des USA, nous, bien-pensants occidentaux vaguement islamophobes, nous ferions mieux de la fermer lorsqu’il s’agit de critiquer le modèle social de ce pays, ouvertement hostile aux femmes ? Ou que l’on a beau jeu de critiquer alors que notre gouvernement soutient indirectement de telles pratiques ? Si ce n’est pas ça, que l’on m’explique...


- L'Arabie Saoudite a été l’ennemi de tous les régimes progressistes arabes... d’ailleurs pour preuve elle est encore l’ennemi de l’Iran... qui n’est déjà pas un régime arabe (mais comme musulman et arabe, c’est pareil, pour les combattants de l’islamophobie...) et un régime progressiste ? (là c’est presque à en mourir de rire) c’est évident, surtout en matière de droit des femmes par exemple, un régime qui a entre autres pour principe la ségrégation sexuelle et la négation des homosexuels (« pas un seul homosexuel en Iran" a déclaré Mr Ahmadinedjad...)


2) Je ne comprends pas très bien ce que signifient « le rôle des femmes dans le monde arabe » ou « la place des femmes dans l’islam ».

Le monde arabe serait-il une planète mystérieuse où les lois de la nature terrestre ne pourraient pas fonctionner ?

La religion musulmane serait-elle une religion exclusivement masculine pour que la place des femmes s’y pose plus particulièrement que dans les autres religion ?

Les femmes ne sont-elles pas autant que les hommes des facteurs actifs de l’organisation politico-économique des sociétés ?

Musulmanes ou pas les femmes n’ont pas accès à la prêtrise (sauf quelques exceptions anglicanes), arabes ou pas les sociétés d’immigration ont tendance à être matriarcales, les sociétés féodales, patriarcales, les sociétés "démocratiques", parfaitement hypocrites.

Ce n’est pas le rôle des femmes "ceci" ou la place des femmes "cela"qui comptent, mais bel et bien l’état des sociétés, et la cohérence des actes de chacun.


- Il faudrait d’abord m’éclairer sur ce que sont « les lois de la nature terrestre » qui s’appliquent aux relations hommes-femmes et la portée scientifique d’un tel concept... ça m’échappe grandement. J’espère que ce n’est pas un avatar du biologisme qui affirme que les femmes sont plus ou moins aptes à faire ceci, ou cela, et en tous cas toujours moins aptes que les hommes lorsqu’il s’agit de pouvoir. Tout ce qu’on peut dire c’est que la femme par sa constitution physique est plus « asservie » à l’espèce que l’homme (je reprends encore Simone de Beauvoir), mais elle est aujourd’hui de plus en plus en mesure de dépasser cet asservissement (notamment grâce au contrôle des naissances) ; bref, c’est la seule loi que je vois. Et à mon avis elle fonctionne plutôt bien dans le monde arabe étant donné le taux de natalité de ces pays. Passons sur cette question vide.


- « La religion musulmane serait-elle une religion exclusivement masculine ? » eh bien, je crois que pour une fois on peut répondre, et la réponse est oui. Du moins - nuançons le propos - l’islam est, en tant que religion révélée dans le Livre/Coran, une religion qui s’adresse aux hommes et prescrit aux hommes. Ces hommes ont à leur tour la responsabilité de prescrire le comportement de croyante aux femmes. C’est ce que dit le Coran : il s’adresse à des êtres humains explicitement masculins. Il est fait référence aux êtres féminins comme « vos femmes ». Et on sait que dans cette religion, au sens strict, à l’interprétation la plus pure que l’on peut en faire, les premiers priment sur les secondes. Ce qui, lorsque la religion est érigée en principe d’Etat, certainement un handicap pour l’égalité des sexes. Voilà par contre un « loi » qui peut s’appliquer, à des degrés divers, aux femmes en régime islamique - et cela ne peut leur être que défavorable.


- « Les femmes ne sont-elles pas autant que les hommes des facteurs actifs de l’organisation politico-économique des sociétés ? » Oui, elles le sont, puisqu’elle sont moitié de la population de toute société, mais cela n’implique en aucun cas que l’organisation soit égalitaire. L’islam, en l’occurrence - tout comme dans les sociétés occidentales il y a moins d’un siècle - prévoit cette organisation sous un mode binaire : les femmes administrent « l’intérieur » et les hommes « l’extérieur ». C’est un système inégalitaire mais viable. Mais les femmes y sont confinées physiquement, et limitées socialement. Elles ne participent pas à la décision publique et au pouvoir social.


- « Arabes ou pas les sociétés d’immigration ont tendance à être matriarcales » : cette dame, ou ce monsieur, a une fâcheuse tendance à être mal renseigné, en plus de dire des bêtises. L’existence du matriarcat est actuellement scientifiquement mise en doute ; on estime qu’il a pu exister, il y a longtemps, dans des sociétés primitives, des formes de matriarcat, mais les éléments manquent pour s’en assurer. Qu’est-ce encore qu’une « société d’immigration » ? Ce qui est sûr, c’est que les sociétés musulmanes sont patriarcales. Il ne faut pas confondre société matriarcale et matrilinéaire, qui signifie que la filiation s’établit via les femmes. Ce qui, en pratique ne leur confère aucun pouvoir social. Les hommes gardent le privilège de domination, même dans de telles sociétés.

En gros, une société peut être parfaitement cohérente et inégalitaire. Je ne vois pas pourquoi cette cohérence l’exempterait de critiques.


3) « ... Mais il y aussi la banalisation occidentale de la pornographie, le modèle de la starlette en string, le triomphe de la nudité dans la publicité, la femme, parfois la petite fille, servie à domicile dans toutes les positions de la domination et de l’humiliation par les réseaux internet au nom d’une prétendue libération de la morale. Inutile de dire qu’une société qui développe ces pratiques n’est pas plus humaine. ... »

Un autre commentateur cite ce passage d’un article de Michèle Narvaez. Au moins ce qui est dit en soi pour une fois n’est pas complètement idiot. Mais quel est le but de cette citation ? Quoi d’autre qu’une nouvelle dichotomie censée nous éclairer et nous faire sentir combien chercher à améliorer le statut des femmes musulmanes est vain ?

« Chez nous, il y a le porno ! On n’a aucun droit de se permettre une critique sur le voile, on fait pas mieux ! ». C’est un argument ô combien récurrent et ô combien mal fondé. Ou alors elle s’adresse à des idiots qui ne réfléchissent qu’à moitié. Le voile fait de la femme un objet sexuel, objet de désir masculin et donc susceptible de créer du désordre social ; c’est pour cela qu’on cache le corps. La prostitution et le porno réduisent de même la femme à son corps et son corps à un objet de désir sexuel masculin ; ils agissent comme éléments d’assouvissement de ce désir, ce qui est aussi une forme de pacification sociale (simplification extrême : si les hommes peuvent se soulager avec une prostituée ou face à une vidéo, il ne seront pas sujets à des pulsions qui pourraient les amener à agresser des filles). Au final, pas de grande différence, hein ? Une petite quand même : dans les pays occidentaux, même si on est régulièrement agressé par la nudité dans la pub par exemple, personne ne vous oblige en tant que fille à vous trimballer en bikini même quand il fait - 10. Ce n’est pas non plus mal vu de sortir habillée, que je sache. Dans beaucoup de pays musulmans, ne pas sortir voiléede la tête aux pieds est actuellement une transgression importante des normes sociales, même par temps caniculaire. Sans parler des pays où le voile, ou la burqa, sont obligatoires légalement parlant.

Et puis, où est-il écrit que l’on devrait choisir entre ces deux situations minables ? On ne peut pas imaginer que l’émancipation féminine se fasse précisément hors de modèles pareils ?
Après, il peut y avoir des filles qui choisissent de s’habiller comme des putes et d’autres de porter le voile... et là, d’un côté comme d’un autre, on est impuissant ; on peut se contenter de regretter que des femmes par elles-mêmes se cantonnent au rôle exclusivement sexuel que la société leur assigne ou leur propose.

4) C’est fou ce que certains occidentaux sont fascinés par la femme arabe et musulmane en général. Certains même lui portent un intérêt particulier et nous en sommes... convaincus de leur sincérité. Rappelez-vous le tapage médiatique à propos de la femme nigériane que des illuminés voulaient lapider, tous les sujets sur l’excision des jeunes filles (excision présentée comme une pratique courante), tous les sujets sur les mariages forcés qui relèvent de pratiques sociales et non religieuses (en islam le mariage est nul et non avenu s’il n’y a pas consentement des deux époux). Mais curieusement ces âmes charitables et tout à fait sincères n’ont pas vu la souffrance des femmes irakiennes qui ont vu leurs enfants mourir devant leurs yeux de faim et de maladie à cause de l’embargo ordonné par les américains pendant près de 10 ans, il n’ont pas vu les milliers de femmes palestiniennes qui ont vu leurs enfants se faire tirer comme des lapins par des militaires israéliens, des femmes qui élèvent des garçons et des filles sans avenir... Mais celles là si elles sont femmes elles n’ont aucun intérêt dans les perspectives islamophobes. Démocratie ? Oui. Liberté d’expression ? Je dis oui encore. Hypocrisie ? Non merci.

- Et là encore, on serait censé se désintéresser des maux infligés exclusivement aux femmes, parce que certaines décisions occidentales ont durement affecté ces pays où les femmes sont maltraitées. Encore une fois, secondaire... mais non, nous dit l’auteur(e) : ces décisions occidentales ont terriblement affecté les femmes justement ! Oui, mais pas qu’elles - c’est donc un sujet différent (hop, un petit détournement de la question féminine). En plus de subir les obus, les femmes subissent la lapidation, l’excision, les viols conjugaux, les crimes d’honneur... en quoi le premier élément serait légitime pour occulter tous ces faits et les rendre de moindre importance ? Justement parce qu’ils ne concernent que les femmes ?

- On remarquera, d’autre part, que dans ce beau discours la place des femmes est magnifiquement assimilée à celle de mère : « elles ont vu leurs enfants mourir, elles les élèvent sans avenir ». Vu que c’est la leur rôle principal dans la société traditionnelle, procréer, voir leurs enfants se faire tuer est donc bien plus important que leur propre intégrité physique ou morale... sans parler de libertés...

* * *

Je m’arrête là. Cette lecture sur un site dont l’on pourrait pourtant espérer un certain niveau intellectuel me confirme dans la triste idée que les souffrances spécifiques endurées par les femmes apparaissent toujours, dans la tête du bien-pensant occidental comme musulman ou je ne sais, secondaires. On est toujours prêt à nier leur importance en les comparant à quelque principe supérieur : les horreurs de la guerre, le respect des religions, l’antiracisme... autant de phénomènes pour lesquels, du fait qu’ils concernent des hommes et des femmes, notre indignation devrait être beaucoup plus légitime.


27 octobre 2007

Toute petite réflexion sur le questionnaire de Proust


Voici un petit article pour accorder mon blog à l’air du temps. C’est-à-dire, rêveries éparses sur tout et rien, éphémères inspirations poétiques, et désir latent de toutes sortes de choses qui semblent simplement intouchables... et par là, adorables, comme toujours.

Je vais donc dans une nouvelle école et vois de nouveaux gens. Je participe le mardi à un cours d’anglais dont les discussions maladroites, langues étrangères obligent, m’amusent étonnamment bien que la professeur(e?) me soit un brin insupportable. Mais il y a de l’idée dans ses sujets de cours, je dois dire.

La semaine dernière nous avons donc discuté du « questionnaire de Proust ». Mais qu’est-ce ? Tout d’abord, la version complète de ce questionnaire peut être trouvée à cette adresse. Ce questionnaire est un exemple d’amusement des jeunes gens à l’époque de la Belle Epoque ; lors de fêtes d’anniversaire par exemple, on faisait remplir aux invités un questionnaire, que l’on pourrait rapprocher des longues séries de questions à se renvoyer indéfiniment dans les chain-mails d’aujourd’hui. Comme c’était une toute autre période, et certainement un autre milieu social, les questions sont évidemment plus spirituelles, culturelles, voire philosophiques. Ainsi, le questionnaire peut débuter sur « Quelle est votre idée du bonheur parfait ? » au lieu du terriblement intelligent « Quelle heure est-il ? » actuel. Mais passons.
On parle du « questionnaire de Proust » car ce dernier est connu pour y avoir répondu avec une certaine originalité, et un art particulier - quoique ses réponses ne paraissent pas forcément formidables à chaque fois, et que cet intérêt soit probablement lié à la reconnaissance de l’auteur de talent qu’il fut, j’ai pourtant aimé certaines d’entre elles.
Tout particulièrement celles-ci (en VO s’il vous plaît):

The quality you most like in a man?
- Feminine charm
The quality you most like in a woman?
- A man’s virtues, and frankness in friendship


Voilà qui m’enchante curieusement, me touche même. Proust aimait chez les hommes une once de charme féminin ; et chez les femmes des vertus masculines, ainsi que de la « franchise dans la camaraderie ». Ce qui est a priori original et étonnant, l’individu moyen apprécierait certainement l’inverse. La prof de préciser alors que « nous connaissons tous l’orientation sexuelle de l’auteur » - ce qui, même si on ne la connaissait pas (ce qui était mon cas), nous l’a révélé, car on ne spécifie l’orientation sexuelle des gens que lorsqu’elle est déviante...
Ces deux affirmations doivent-elles pour autant être mises en lien avec les mystérieuses lois de l’attirance ? Je ne crois pas. Car on aime plus souvent les hommes et les femmes dans un autre cadre. Et moi, qui suis pour l’instant formellement hétérosexuelle (pas forcément pour mon bien), je n’aurais pas su mieux répondre à ces questions en apparence si vastes.

Est-ce que j’aime les hommes pour leurs « charmes féminins » ? Pas exactement. Mais je recherche inconsciemment en eux des qualités féminines. Et me sens apaisée lorsque je les trouve. Par exemple, j’aime les hommes qui parlent beaucoup, sur quelque ton que ce soit. Querelleur, amical, amusant ou confident, peu m’importe, j’aime qu’ils communiquent et qu’ils soient capables de le faire sur tout, ou du moins d’en donner l’impression. J’aime qu’ils sachent, avec tact et dignité, exprimer leurs émotions. J’aiment qu’ils n’aient pas peur d’avoir l’air faibles parfois, j’irais même jusqu’à dire que j’admire ceux qui sont capables de pleurer devant autrui sans avoir honte. En résumé, qu’ils soient capables de relâchement et qu’ils oublient parfois d’être fiers. Car fiers, ils le seront toujours assez ; cela fait partie des qualités considérées comme masculines ; ils en auront appris bien assez en grandissant en tant qu’hommes. Et j’aime aussi la douceur, la gentillesse de certains ; ceux chez qui ce n’est pas un caractère exceptionnel, mais une partie de leur manière d’être. C’est agréable et ça inspire la confiance. Aussi féminin qu’on veuille que ça soit.
J’ai rarement rencontré de garçons dont j’ai pensé qu’ils ressemblaient trop à des filles. Et ceux qui sont exagérément maniérés ne m’inspirent que de l’indifférence. Comme tous ces gens qui s’attachent trop aux apparences.

A l’inverse, j’aime chez les filles cette force déclarée qui les pousse à ne pas vouloir rentrer dans la case. Car la case des filles est tout de même plus petite que celle des garçons, il me semble. J’admire les filles qui n’ont pas peur d’aller au-delà des limites de genre pour s’épanouir en tant qu’être humain et se réaliser à quelque niveau que ce soit. J’aime les filles ambitieuses et naturelles, voyantes et un peu rebelles, qui parlent trop fort, qui n’ont pas peur de l’adversité, et qui savent retenir leurs larmes quand c’est nécessaire. Bref, le contraire de ce que j’aime chez les garçons à peu près... parce que ce n’est pas ce qu’on leur aura appris, à elles.

Je n’aime pas les schémas de genre et ni les autres et j’ai l’esprit critique, pour cela comme pour le reste, je ne peux pas m’empêcher de tout remettre en question. Je suis curieuse. J’ai envie de voir le maximum de choses, de vivre le maximum de choses et mon corps à cela est déjà une assez grande limite. Pas la peine d’en créer d’autres ou de laisser les autres en créer pour moi là où elles ne servent à rien.
J’aime me trouver des points communs avec les gens, garçons ou filles, hommes ou femmes. Y a-t-il vraiment quelque chose de si illogique là-dedans ?

Pourtant, je vois bien que la majorité des gens se sentent bien dans les cases. Elles semblent largement assez grandes pour eux. Du coup, je me sens parfois orgueilleuse de penser ainsi. Ou à côté de la plaque. Les garçons aiment les filles « bien féminines », et les filles fantasment sur des hommes « bien virils ». Qu’ils désireront. Qui les protègeront. Clic - comme une pièce de puzzle bien enclenchée. Je ne pourrais jamais m’associer à quelqu’un comme ça. J’y perdrais mon estime... puis, ça ne m’intéresserait pas. J’ai besoin d’aller au plus profond des gens, pour trouver quelque chose à quoi m’accrocher. Connaître leurs opinions sur un millier de petites choses, qui les rendront réellement uniques. Mélanger mon monde au leur comme une flaque de peinture bleue se noierait avec une flaque de peinture jaune, donnant une nouvelle sorte de vert. Effaçant le maximum de barrières qui sont autant de possibilités de séparation. S’ouvrir... autant qu’on le peut. Ca ressemblerait à ça, un couple pour moi. En dehors de ça, je ne vois pas grand chose. Ce serait faire les choses à moitié. Alors qu’on parle de faire sa vie, à deux. Je ne pourrais pas mal le faire. Je suis vraiment trop utopiste ?

07 septembre 2007

Le monde merveilleux de Miyazaki

C’est un article « juste au cas où » : au cas où quelqu’un parmi vous ne connaîtrait pas encore Hayao Miyazaki et ses films animés enchanteurs. Le simple fait que j’en chante les louanges est déjà en soi un gage d’intérêt et de qualité. Non que je sois terriblement égocentrique ; je suis surtout quelqu’un qui détestait les dessins animés. Passé mes 10-11 ans et la période révolue des Minikeums, je jugeais que ce genre de divertissement n’était définitivement plus de mon âge et le peu de fois où j’étais amenée à en regarder, par de malheureux concours de circonstances, je n’éprouvais qu’un incroyable ennui.

Il a d’ailleurs fallu un autre de ces concours - heureux donc cette fois - pour que je puisse me laisser conquérir par le génial réalisateur japonais. Je vous passe l’épisode biographique - Wikipédia y réussira bien mieux que moi à l’attention des intéressés - qui n’ajouterait d’ailleurs rien à l’oeuvre. A ma grande surprise et joie, j’ai donc découvert quelque chose de tout à fait original et enthousiasmant. Le cinéma de Miyazaki est une réinvention du dessin animé. C’est tout simplement différent. Je vais essayer d’expliquer pourquoi, mais vous ne le comprendrez certainement qu’en voyant par vous-même.

Une première chose appréciable est que ces dessins animés s’adressent à tous, petits et grands.L’atmosphère chaleureuse qui y règne, ainsi que les héros, des enfants dans la plupart des cas, qui affrontent nombre d’aventures rocambolesques tout en gardant le sourire, ont largement de quoi séduire un vaste public jeunesse, sans avoir rien à envier aux géants de Walt Disney. Et, en même temps, une foule de petits détails, des histoires complexifiées à souhait, ajoutées à une esthétique sans pareil, font que l’ensemble est loin d’être inintéressant pour le spectateur adulte. Qui, lui, ne se contentera pas de rire, de trembler et de s’émerveiller mais s’attachera à vouloir tout comprendre sans jamais vraiment y parvenir, comme l’on s’attache au mystère d’une énigme, par envie de saisir l’insaisissable.

Mais la véritable particularité de ces films réside ailleurs, dans quelque chose de plus abstrait, de plus difficilement exprimable. C’est peut-être, tout d’abord, un décor, l’instauration d’un autre espace-temps, indéfinissable et pourtant familier, qui libère le spectateur des tourments de sa réalité sans pour autant verser dans l’invraisemblable. Miyazaki situe souvent ses histoires dans une époque qui me semble proche d’un début ou milieu de vingtième siècle ; entendez par là, la civilisation à son apogée sans les conséquences désastreuses que l’on découvre aujourd’hui. Ce sont des villes avec des places de marché grouillantes de piétons, des rues pavées et de rares vieilles voitures, de grandes maisons de style ancien, des espaces de nature totalement vierges, et des personnages se déplaçant à dos de cheval ou de drôles de créatures magiques y ressemblant. Ce monde pré-moderne ravissant évolue en permanence à la limite du réel et du merveilleux, empiétant fréquemment sur le territoire de la magie, et c’est ce cadre original que l’on retrouve, par divers aspects, d’une histoire à l’autre. C’est aussi, je pense, une morale particulière : on oublie les terriblement méchants et les très gentils des dessins animés classiques pour se trouver face à des personnages étrangement humains, de ce point de vue : ils sont tantôt d’une grande aide mais peuvent également nourrir de bien noirs desseins. Un peu comme les humains, ils sont imprévisibles, et ont des bons comme des mauvais côtés. Bien loin de l’habituel schéma manichéen, ces films montrent le genre humain de façon assez pure et positive, dans ses grâces comme ses faiblesses. Et, au centre de tout cela, il y a les héros, et bien souvent les héroïnes, qui me ravissent tant elles sont ingénieuses, vives et débrouillardes en toutes situations. Leur rôle est souvent celui du diplomate, l’être chargé de maintenir ou de rétablir un équilibre menacé. Voilà ce que semble dire Miyazaki : qu’il n’y a pas fondamentalement, de bons, de méchants mais des circonstances, que celles-ci ne sont favorables qu’à condition de préserver un équilibre fragile, et qu’il existe, un peu partout, des personnes exceptionnelles capables de changer le cours des évènements.

Je ne sais pas si je vois vraiment les choses de cette manière, mais une chose est sûre, l’idée me plaît, et la voir diffusée à travers une oeuvre d’une telle qualité, me plaît encore plus....

Pour finir, et à titre non exhaustif, voici une liste-classement de mes Miyazaki préférés, si par hasard vous ne saviez pas par où commencer :

Le château ambulant

Le voyage de Chihiro

Kiki la petite sorcière

Princesse Mononoké

Mon voisin Totoro

Le château dans le ciel

Enjoy...

15 août 2007

Virginie Despentes - King Kong Théorie

Le bouquin est parti sur un registre un peu trop trashy pour que je puisse y voir une soeur de pensée. En clair, j’avais d’ores et déjà perdu le plaisir de lire un auteur avec qui j’aurais été miraculeusement d’accord. Mais je suis bien vite sortie de ce registre de qui-a-tort-et-qui-a-raison. Car malgré une tendance certaine à la provocation, son angle de vue radical est véritablement intéressant. Il y a du nouveau : j’ai envisagé différemment, en lisant ce livre, des thèmes qu’il me semblait avoir déjà tellement fouillés que le tour en était fait.
Et elle se donne, Virginie, quoiqu’on pense d’elle et de ses convictions. Elle se donne, à fond, d’ailleurs comme les gens qui se savent initier une bataille, comme ceux qui sont conscients des critiques à venir et prêts à se faire détester. C’est violent mais beau. Elle assène ses phrases et ses comme des coups de marteau. Le passage, assez long, que j’ai choisi, l’illustre plutôt bien. Et il résulte aussi, de ce trop crûment parler, un certain soulagement : la désacralisation des mots... qui attaque frontalement tout ce qui relève vaguement de la honte et du tabou. Et parfois même, le trashy poussé vire presque à l’humour...
Pas du 100% mais... chapeau. Curieuse voire avide d’en discuter.

Voiture de trois lascars, blancs, typiques banlieusards de l'époque, bières, pétards, il est question de Renaud, le chanteur. Comme ils sont trois, dans un premier temps, on refuse de monter avec eux. Ils se donnent la peine d'être vraiment sympas, de faire des blagues et de discuter. Ils nous convainquent que c'est trop bête d'attendre à l'ouest de Paris alors qu'ils pourraient nous dropper à l'est, là où ce sera plus facile de trouver quelqu'un. Et on monte dans la voiture. Des deux filles, je suis celle qui a le plus bourlingué, la plus grande gueule, celle qui décide qu'on peut y aller. Au moment où les portières claquent, cependant, on sait déjà que c'est une connerie. Mais au lieu de hurler "on descend" les quelques mètres où il est encore temps, on se dit chacune dans notre coin qu'il faut arrêter de paranoïer et de voir des violeurs partout. Ca fait plus d'une heure qu'on parle avec eux, ils ont juste l'air de branleurs, amusants, vraiment pas agressifs. Cette proximité, depuis, parmi les choses indélébiles : corps d'hommes dans un lieu clos où on est enfermées, avec eux, mais pas semblables à eux. Jamais semblables, avec nos corps de femmes. Jamais en sécurité, jamais les mêmes qu'eux. Nous sommes du sexe de la peur, de l'humiliation, le sexe étranger. C'est sur cette exclusion de nos corps que se construisent les virilités, leur fameuse solidarité masculine, c'est dans ces moments qu'elle se noue. Un pacte reposant sur notre infériorité. Leurs rires de mecs, entre eux, le rire du plus fort, en nombre.
Pendant que ça se passe, ils font semblant de ne pas savoir exactement ce qui se passe ; parce qu’on est en minijupe une cheveux verts l’autre orange, forcément on « baise comme des lapins », donc le viol en train de se commettre n’en est pas un. Comme pour la plupart des viols, j’imagine. J’imagine que, depuis, aucun de ces trois types ne s’identifie comme violeur. Car ce qu’ils ont fait, eux, c’est autre chose. A trois avec un fusil contre deux filles qu’ils ont cognées jusqu’à les faire saigner : pas du viol. La preuve : si on avait vraiment tenu à ne pas se faire violer, on aurait préféré mourir, ou on aurai réussi à les tuer. Celles à qui ça arrive, du point de vue des agresseurs, d’une manière ou d’une autre ils s’arrangent pour le croire, tant qu’elles s’en sortent vivantes, c’est que ça ne leur déplaisait pas tant que ça. (...) Les hommes continuent de faire ce que les femmes ont appris à faire pendant des siècles : appeler ça autrement, broder, s’arranger, surtout ne pas utiliser le mot pour décrire ce qu’ils ont fait. Ils ont « un peu forcé » une fille, ils ont « un peu déconné », elle était « trop bourrée » ou bien c’était une nymphomane qui faisait semblant de ne pas vouloir : mais si ça a pu se faire, c’est qu’au fond la fille était consentante. Qu’il y ait eu besoin de la frapper (…) de s’y prendre à plusieurs pour la contraindre, qu’elle chiale avant pendant et après n’y change rien, dans la plupart des cas, le violeur s’arrange avec sa conscience, juste une salope qui ne s'assume pas et qu'il a suffi de savoir convaincre. A moins que ça ne soit difficile à porter, aussi, de l'autre côté. On n'en sait rien, ils n'en parlent pas.
Il n'y a vraiment que les psychopathes graves, violeurs en série qui découpent les chattes à coups de tessons de bouteilles, ou pédophiles s'attaquant aux petites filles, qu'on identifie en prison. Car les hommes condamnent le viol. Ce qu'ils pratiquent, c'est toujours autre chose.


En 1990, (...) une certaine Camille Paglia écrit un article qui m’interpelle et commence par me faire rigoler, dans lequel elle décrit l’effet que lui font les footballeurs sur terrain, fascinantes bêtes de sexe pleines d’agressivité. Elle commençait son papier sur toute cette rage guerrière et à quel point ça lui plaisait, cet étalage de sueur et de cuisses musclées en action. Ce qui, de fil en aiguille, l’amenait au sujet du viol. J’ai oublié ses termes exacts. Mais, en substance : « C'est un risque inévitable, c'est un risque que les femmes doivent prendre en compte et accepter de courir si elles veulent circuler librement. Si ça t'arrive, remets-toi debout, dust yourself et passe à autre chose. Et si ça te fait trop peur, il faut rester chez maman et t'occuper de faire ta manucure. » Ca m’a révoltée, sur le coup. Haut-le-coeur de défense.(...)
Depuis plus rien n’a jamais été cloisonné, comme avant. Penser pour la première fois le viol de façon nouvelle. (...) Pour la première fois, quelqu’un valorisait la faculté de s’en remettre, plutôt que de s’étendre complaisamment sur le florilège des traumas. Dévalorisation du viol, de sa portée, de sa résonance. Ca n’annulait rien à ce qui s’était passé, ça n’effaçait rien de ce qu’on avait appris cette nuit-là. (...) Paglia nous permettait de nous imaginer en guerrières, non plus responsables personnellement de ce qu’elles avaient bien cherché, mais victimes ordinaires de ce qu’il faut s’attendre à endurer si on est femme et qu’on veut s’aventurer à l’extérieur. Elle était la première à sortir le viol du cauchemar absolu, du non-dit, de ce qui ne doit surtout jamais arriver. Elle en faisait une circonstance politique, quelque chose qu’on devait apprendre à encaisser. Paglia changeait tout : il ne s’agissait plus de nier, ni de succomber, il s’agissait de faire avec.


Quand le film Baise-moi a été retiré de l’affiche, beaucoup de femmes ont tenu à affirmer publiquement : « Quelle horreur, il ne faudrait surtout pas croire que la violence est une solution contre le viol. » Ah bon ? On n’entend jamais parler dans les faits divers de filles, seules ou en bandes, qui arrachent des bites avec les dents pendant les agressions, qui retrouvent les agresseurs pour leur faire la peau, ou leur mettre une trempe. Ca n’existe, pour l’instant, que dans les films réalisés par des hommes. (...) Le message qu’ils nous font passer est clair : comment ça se fait que vous ne vous défendez pas plus brutalement ? Ce qui est étonnant, effectivement, c'est qu'on ne réagisse pas comme ça. Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux femmes à ne pas se défendre. Comme d'habitude, double contrainte : nous faire savoir qu'il n'y a rien de plus grave, et en même temps, qu'on ne doit ni se défendre, ni se venger. Souffrir, et ne rien pouvoir faire d'autre.
Mais des femmes sentent la nécessité de l’affirmer encore : la violence n’est pas une solution. Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions « masculines », et comprendre ce que « non » veut dire. J'aurais préféré, cette nuit-là, être capable de sortir de ce qu'on a inculqué à mon sexe, et les égorger tous, un par un. Plutôt que vivre en étant cette personne qui n'ose pas se défendre, parce qu'elle est une femme, que la violence n'est pas son territoire, et que l'intégrité physique du corps d'un homme est plus importante que celle d'une femme.

Pendant ce viol, j’avais dans la poche de mon Teddy rouge et blanc un cran d’arrêt (...) que je brandissais assez facilement, en ces temps globalement confus. Je m’y étais attachée, à ma façon j’avais appris à m’en servir. Cette nuit-là, il est resté planqué dans ma poche et la seule pensée que j’ai eue à propos de cette lame était : pourvu qu’ils ne la trouvent pas, pourvu qu’ils ne décident pas de jouer avec. Je n’ai même pas pensé à m’en servir. Du moment que j’avais compris ce qui nous arrivait, j’étais convaincue qu’ils étaient les plus forts. Une question de mental. Je suis convaincue depuis que s’il s’était agi de nous faire voler nos blousons, ma réaction aurait été différente. Je n’étais pas téméraire, mais volontiers inconsciente. Mais à ce moment précis, je me suis sentie femme, salement femme, comme je ne l’avais jamais senti, comme je ne l’ai plus jamais senti. Défendre ma propre peau ne me permettait pas de blesser un homme. Je crois que j’aurais réagi de la même façon s’il n’y avait eu qu’un seul garçon contre moi. C’est le projet du viol qui refaisait de moi une femme, quelqu’un d’essentiellement vulnérable. (...) Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisses de force, alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. Et je suis surtout folle de rage de ce qu’en face de trois hommes, une carabine et piégée dans une forêt dont on ne peut s’échapper en courant, je me sente encore aujourd’hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous défendre avec un petit couteau.

A la fin, il y en a un qui trouve cette lame, il la montre aux autres, sincèrement surpris que je ne l’aie pas sortie. « Alors, c’est que ça lui plaisait ». Les hommes, en toute sincérité, ignorent à quel point le dispositif d'émasculation des filles est imparable, à quel point tout est scrupuleusement organisé pour garantir qu'ils triomphent sans risquer grand chose, quand ils s'attaquent à des femmes. Ils croient, benoîtement, que leur supériorité est due à leur grande force. Ca ne les dérange pas de se battre carabine contre cran d'arrêt. Ils estiment le combat égalitaire les bienheureux crétins. C'est tout le secret de leur tranquillité d'esprit.

C'est étonnant qu'en 2006, alors que tant de monde se promène avec de minuscules ordinateurs cellulaires en poche, appareils photo, téléphones, répertoires, musique, il n'existe pas le moindre objet qu'on puisse se glisser dans la chatte quand on sort faire un tour dehors, et qui déchiquetterait la queue du premier connard qui s'y glisse. Peut-être que rendre le sexe féminin inaccessible par la force n'est pas souhaitable. Il faut que ça reste ouvert, et craintif, une femme. Sinon, qu'est-ce qui définirait la masculinité ?


Quand le garçon se retourne et déclare « fini de rire » en me collant la première beigne, ça n’est pas la pénétration qui me terrorise, mais l’idée qu’ils vont nous tuer. (...) De la peur de la mort, je me souviens précisément. Cette sensation blanche, une éternité, ne plus rien être, déjà plus rien. (...) C’est la possibilité de la mort, la proximité de la mort, la soumission à la haine déshumanisée des autres, qui rend cette nuit indélébile. Pour moi, le viol, avant tout, a cette particularité : il est obsédant. J’y reviens, tout le temps. Depuis vingt ans, chaque fois que je crois en avoir fini avec ça, j’y reviens. Pour en dire des choses différentes, contradictoires. J’imagine toujours pouvoir un jour en finir avec ça. Liquider l’évènement, le vider, l’épuiser.

Impossible. Il est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est en même temps ce qui me défigure, et ce qui me constitue.

(Plus que tout, je trouve cette dernière phrase très, très juste.)


01 août 2007

Mùsica !

C'est le retour ! Et les vacances : plus d'exams, de concours, d'entretiens et donc enfin le temps de me consacrer à mon activité de bloggeuse ! Pour fêter mon retour voici un petit cadeau pour accompagner votre propre glandouille d'été... de la musique, et de la bonne !

The Ditty Bops

Pour commencer, voici un étonnant duo from California. Amanda Barrett et Abby Dewald sont deux princesses tourbillonnantes qui accompagnent alternativement de guitare ou de mandoline leurs chansonnettes, dans un genre aux influences jazz et country pour le moins difficile à définir, que certains qualifient de rétro-folk.
Leurs prouesses musicales dégagent une fraîcheur et une insouciance toutes particulières, qui en font sans aucun doute le groupe le plus étonnant que j’aie découvert cette année. L’espièglerie et la légèreté avec lesquelles les interprètes se produisent sur scène est aussi un vrai petit bonheur (voir ça en images sur youtube...)
Pour l’instant, les demoiselles ont deux albums à leur actif, que vous pouvez découvrir grâce aux liens dans la sidebar, et à leur site également d’une joliesse également exceptionnelle. Pour finir, apprenez que leur originalité ne s’arrête pas à de simples notes de musique : elles ont, par exemple, fait leur tournée des states à dos de bicyclette... si tout ça n’excite pas votre curiosité !
(Note personnelle inutile : je trouve que la fille de droite a des airs de Louise... je fabule ? Ca fait trop longtemps que je t’ai pas vue ? :-p)

The Ditty Bops - Walk or ride (The Ditty Bops, 2004)


The Living End

Ensuite, voilà cette fois un trio qui nous vient de Melbourne, donc des Australiens (oui, les gens qui parlent avec un si bizarre accent...). On change complètement de style, avec des garçons étrangement coiffés plutôt entièrement dans la mouvance punk-rock moderne (enfin, il me semble, je suis nulle dans la définition des styles). En tous cas de la musique qui envoie les watt, parfait pour donner la pêche les matins de pluie (par exemple) ou les lendemains de cuite (par exemple) ! Quelques albums derrière eux et donc pas mal d’expérience, les trois artistes ne faiblissent pas avec le temps, et l’on retrouve au hasard des chansons la même énergie enthousiaste et les airs entraînants, sans pour autant avoir l’impression d’une répétition. Que du bon, donc !

The Living End - Second solution (The Living End, 1998)


Les Fatals Picards

Je finis sur du français, pour changer un petit peu, avec un groupe que je qualifierais de drôle avant tout. Pour une biographie plus « officielle » je vous suggère expressément de jeter un oeil à leur website, très bien et également drôle, comme ça ça vous donnera en même temps une idée du ton.... Vous les connaissez peut-être, parce qu’ils ont représenté la France au dernier concours de l’Eurovision, ce qui est selon moi un choix étonnant mais d’assez bon goût ! (Hélas, ils n’ont pas gagné, mais de toute façon, je doute que le jury tchèque ou letton ait pu être sensible au comique des textes). Bon, ce qui est appréciable avant tout c’est la dimension ironique et de l’humour enfin pas lourd, un soupçon de conscience socio-politique et un mélange des genres un brin biscornu qui fait que ça donne un tout et n’importe quoi assez intéressant. Enfin, écoutez, et écoutez-en plusieurs, ça finira bien par vous faire rire c’est OBLIGE !
(Et merci à Brice pour la découverte !)

Les Fatals Picards - La sécurité de l'emploi (Pamplemousse Mécanique, 2006)



31 mai 2007

To be sad or not to be sad

J’ai un leitmotiv depuis quelque temps : on peut contrôler ses émotions. On peut être maître de soi tout le temps ; on peut ne pas s’écouter et ne pas se laisser glisser dans des tristesses vaines et larmoyantes. On peut. C’est difficile. Mais c’est possible.

En réalité, pas tout n’est question de volonté mais beaucoup de choses. Il s’agit d’être rationnel, la condition préalable pour être fort. Etre triste en soi ne sert à rien, c’est proprement contre-productif et c’est à sens unique : on coule parce que quelque chose nous pousse vers le bas et plutôt que d’en prendre le contre-pied, on se laisse noyer, on accueille cette boule douloureuse qui remonte au fond de la gorge comme un petit animal apprivoisé. On prend son malheur entre ses bras et on le cajole. Ca peut durer des mois.

Pleurer semble soulager, les larmes sortent si facilement, mouillent harmonieusement les globes oculaires des paupières aux pupilles et nous donnent l’air de stars de cinéma l’espace de cinq minutes. Une fois qu’elles débordent de nos yeux, généralement on ne ressemble plus à rien. On respire mal, on n’arrive plus à s’exprimer correctement, on sanglote sans plus savoir pourquoi. D’ailleurs savoir pourquoi compte peu, arrivé à ce stade ; on a quitté le terrain de la rationalité depuis longtemps, on est passé sur la scène dramatique de la complaisance dans la douleur.

Certes il y a des souffrances qui méritent des larmes, qui ne sauraient les empêcher ne serait-ce que parce que l’on possède un fond d’humanité. Certaines, j’en conviens, mais bien peu en comparaison de toutes ces larmes versées en n’importe quels lieux et temps. Il est anormal de pleurer pour les garçons, paraît-il. Et norme sociale ou pas, peu le font. Du moins, pas en public, donc forcément moins, au su de tout le monde. Il est absolument admis que les filles pleurent quand elles souffrent. A tel point que si elles ne pleurent pas, on ne croira pas qu’elles sont réellement blessées. C’est idiot, mais c’est un fait. Testé : les autres vous traitent normalement, rationnellement, tant que vos yeux et vos joues sont secs. Même si vous avouez être triste à en crever, il essaieront de vous faire face avec des arguments logiques. Ils peuvent même être durs ou désagréables s’ils sont eux-mêmes de mauvaise humeur, ou peu enclins à être à l’écoute. Mais à partir du moment où de l’eau brille sous vos cils, et que votre voix se brouille, tout s’inverse. Le ton le plus acariâtre se muera en une tendresse plus ou moins mêlée de pitié. Même moins, je n’aime pas la pitié. Et cette expérience est toujours vraie. Si vous êtes une fille du moins, on ne prend votre tristesse au sérieux que si votre visage s’inonde. Personne ne songe à sonder les blessures muettes, comme on le ferait chez un garçon têtu et fermé. Si vous êtes à même de former la carapace, celle-ci sera belle et bien impénétrable.
En conclusion, il faut bien avouer que les larmes sont un moyen, même inconscient, de se faire plaindre, de s’attirer au moins de la compassion, de cesser toute hostilité, et de passer pour attendrir dans le rôle du faible qui a besoin d’être protégé. Et tout cela, on le fait instinctivement ; ce n’en est pas moins vrai.

J’ai remarqué quelque chose cependant - ça s’est vérifié pour moi, je serais mal placée pour en parler à la place des autres. Je ne pleure que pour des choses relativement tristes. Et pas lors des véritables tragédies, si rares qu’elles puissent être ; ces évènements qui vous laissent totalement anéanti, incapable presque de réaction et de décision, et qui impriment tout en silence le traumatisme un peu partout. Ca rejoint la vérité physiologique : quand la blessure est trop profonde, on ne la sent plus. Quand les nerfs sont sectionnés, la douleur s’estompe, mais le corps est alors plus vulnérable que jamais, inapte à se défendre contre ce qui l’agresse, parce qu’il l’ignore désormais. Cette section des nerfs est un dernier retranchement ; la métaphore peut s’appliquer aux douleurs psychologiques, je pense. La partie de notre cerveau qui vit la souffrance se déconnecte de celle qui réfléchit. La seconde ne plus venir au secours de la première ; celle-ci l’a, du moins provisoirement, mise hors service. Le temps peut-être transforme les entailles en cicatrices et la connexion se refait, on revit, on réapprend, et plus tard, on découvre où se cachent les séquelles du choc. Mais pendant tout ce temps-là, pas une larme ne se sera échappée. L’extérieur sera demeuré froid. Selon les situations, en fonction de si la tristesse est partagée ou non, on vous en blâmera ou on vous ignorera. Dans les deux cas, personne n’est là pour tendre la main, car la douleur, trop enfouie, n’est pas directement perceptible.
Il ne s’agit alors plus de contrôle de soi, mais d’impuissance. Cela aura l’apparence de la dignité, ce ne sera qu’une paralysie provisoire. Si elle dure trop longtemps, je crois qu’on peut ne jamais en guérir.

Pour en revenir au sujet de départ, la question est de savoir où trouver les ressources nécessaires pour combattre la tendance descendante et nager vers la surface avant d’être trop engloutie. Il faut trouver quelque chose de suffisamment gai, et de suffisamment proche, pour s’y accrocher. Il faut trouver quelque chose de gai, mais de non lié à la chose triste, et c’est bien cela le plus délicat. Quand l’instant va mal, plein de morceaux de passé semblent idylliques, et s’y raccrocher est plus qu’inutile, ce sont comme de grosses pierres qui filent encore plus vite vers le fond de l’eau. Trouver n’importe quoi d’autre : des perspectives sur un plan différent. C’est difficile. C’est une question de volonté.

Il faut savoir si l’on veut s’arrêter à pleurnicher sur un état de fait, souvent inchangeable, mais qui ne doit pas nécessairement nous arrêter. Aller de l’avant. Ouvrir des portes sans trop se soucier de celles qui ont pu se fermer. Et quand il s’agit d’au revoirs, apprendre que si l’on n’est pas capable de les prononcer, il faut au moins savoir les entendre.

Ce soir je n’ai pas mangé. C’est un premier signe que l’on va mal ; je vais essayer d’avaler la bestiole parasite qui coince mon oesophage, du riz et du poulet devraient la faire descendre, et moi, je vais remonter la première marche sur laquelle j’ai bêtement glissé.
Etrange, mais pour la première fois depuis longtemps, écrire m’a fait du bien.

27 avril 2007

L'avortement en question

13h30, pause déjeuner, je feuillette un Metro qui traîne sur la table et tombe sur un article intitulé « L’avortement devient légal à Mexico City ». L’illustration : une photo montrant un groupe de femmes qui visiblement pleurent et crient, bien que muettes sur la page de journal, comme en proie à la plus vive souffrance (image ci-dessous).
Je n’hallucine pas : ce quotidien gratuit dont la neutralité est supposée garantie nous présente bien la légalisation de l’avortement comme un drame. Il y aurait eu écrit « 15 enfants morts après le bombardement d’une école à Mexico City » qu’on n’aurait pas assisté à un pire spectacle de douleur.

J’entame donc la lecture de l’article, passant outre l’amère impression que m’a fait cette mise en page douteuse. Une loi a été votée par les élus de la capitale mexicaine en faveur de la légalisation de l’avortement jusqu’à 12 semaines de grossesse (soit le même délai légal qu’en France depuis 2001), alors que cette pratique n’est autorisée au niveau national qu’en cas de viol, de malformation du foetus ou de danger pour la vie de la mère. La seconde moitié de l’article est consacrée à la contestation de cette réforme ; contestation qui est principalement (voire exclusivement) le fait de groupes anti-avortement catholiques. Lesquels, nous précise-t-on, sont soutenus par le pape Benoît XVI, qui a signifié par écrit sa désapprobation aux élus locaux. Ces derniers sont d’ailleurs menacés d’excommunication (Ouuuuh ! Moi qui croyais que la foi était affaire personnelle...)

Ce sont les faits, et en voici ma vision. Enfant des années 80, née 11 ans après la légalisation de l’avortement en France (loi Veil de 1975, sous la présidence de Giscard), je me rends compte que je considère effectivement ce DROIT comme acquis et presque immuable. Il est à mes yeux un progrès atteint décisif (et pas uniquement pour les femmes), complètement intégré à ma perception de la « normalité » sociale. Pour moi toujours, il va de soi que ce droit soit progressivement acquis par les populations des pays qui n’en disposent pas encore, et inversement, qu’il ne soit pas remis en question dans des régimes qui en disposent déjà.
Alors, à cette lecture, le doute m’envahit : suis-je dans l’illusion ? Suis-je la seule à voir les choses de cette façon ? Ou les gens qui pensent que l’avortement n’est pas une pratique souhaitable sont-ils nombreux ? Quels sont leurs arguments ? Ce doute m’irrite mais me rend curieuse.
A vrai dire cette lecture dérangeante n’est pas la première. Récemment, j’ai appris un autre fait plutôt choquant à ce sujet : la réduction du délai légal d’avortement aux Etats-Unis, orchestrée à force de patience et de conviction par ce cher président Bush. Suite à la nomination par lui-même de deux juges conservateurs à la Cour Suprême, cette réforme déjà ancienne qui ne parvenait pas à recevoir l’assentiment de la plus haute juridiction l’a finalement obtenue. Et l’évangéliste président de se féliciter d’un premier pas vers l’abolition de cette pratique « horrible ».
A quand une régression du droit des femmes à disposer de leur corps dans notre douce France ? Au nom du « changement » tant célébré en cette période électorale, et apparaissant comme étalonné sur le modèle « libéral » américain ? Est-ce à craindre ? Peut-être que je ne m’en rends pas compte. Mais Sarkozy et son multi-radicalisme sont aux portes de l’Elysée, et qui sait toutes les surprises que cet homme de poigne nous réserve pour les cinq années à venir...

Au niveau de l’argumentation, maintenant. Il y a certains points qu’il me semble nécessaire de reprendre : pourquoi le droit à l’avortement est quelque chose de positif. Outre qu’il permet « l’émancipation » des femmes (encore un mot qui ne veut pas dire grand chose, mais en gros, le temps qu’on ne passe pas à pondre et à nourrir sa progéniture proliférante, on peut le passer à faire tout un tas de choses véritablement choisies), il permet aussi une certaine liberté sexuelle, tout simplement en rendant l’erreur réparable plutôt que catastrophique (l’erreur est humaine, dit-on... le sexe échapperait-il à cette brillante maxime ?)
Bien sûr, ces erreurs ont bien d’autres moyens, moins extrêmes, d’être évitées ; pas toutes les filles, loin de là, ne recourent à l’IVG, même dans un pays comme le nôtre où cette intervention est légale, remboursée et relativement peu stigmatisée. Mais en dehors de tous les facteurs accidentels, oublis en tous genres et préservatifs défectueux, il ne faut pas oublier que la contraception n’est pas également accessible à toutes. Et l’information qui va avec, non plus ; autant à l’échelle nationale qu’internationale. Et que dans bien des cas (j’imagine, au Mexique, répandus), ce « dernier recours » doit s’avérer bien utile - personne ne se fait avorter de gaieté de coeur... faut-il le rappeler ?

Passons aux arguments anti-avortement. Le plus fréquemment invoqué : le statut « humain » du foetus. Non ! Un foetus de moins de trois mois n’est pas un être humain. Il n’en a pas les caractéristiques physiologiques et il n’en a surtout pas conscience. Il ne souffre pas de l’avortement car il n’a pas conscience de ce que peut être la douleur. Et, plus grave, il n’a pas de valeur humaine pour sa mère qui ne le désire pas et ne voit en lui qu’un terrible problème...
Ensuite, on parle de l’injustice de priver un enfant de la vie (un foetus...). Encore cette idée de la vie à tout prix ? La vie, même si c’est une vie dont ses parents n’ont pas les moyens ou le désir d’assumer correctement ? Ne devrait-on pas davantage défendre le droit à la belle vie que le droit à la vie tout court, sachant à quoi la vie d’un enfant-erreur a des chances de ressembler (ceux qui n’en sont pas convaincus peuvent aller lire Les noces barbares, pour un exemple édifiant...) ?
Enfin, évoqué en bon père de toutes ces bonnes intentions, l’argument suprême est Dieu. Les religions ne me dérangent pas mais leur interprétation rigoriste et archaïque m’exaspère. Et la ligne du Vatican l’est clairement, rigoriste et archaïque, en ce début de 21e siècle : Mesdames, pondez ou abstenez-vous ! N’utilisez jamais de préservatifs, jeunes gens, et gardez toujours à l’esprit que le but du sexe est la procréation... Sérieusement... Comment ne pas en rire, même si ce n’est pas de bon coeur ? Mêlez-vous donc de vos affaires, Monseigneur Benoît XVI : les femmes et le sexe, il évident que vous êtes bien mal placé pour en parler... et le monde d’aujourd’hui est en un peu trop éclairé et épris de liberté pour vivre dans votre obsession séculaire du péché (du moins, j’aime à le croire, de temps en temps !). Et puis, de quoi se plaignent ces abruties sur la photo de Metro ? Rien ne les oblige à se faire avorter et à transgresser leurs si purs idéaux, que je sache ! On donne seulement le choix à celles qui ne partageraient pas leur vision quelque peu rétrécie par le spectre religieux. Sont-ce elles qui prendront en charge les malheureux enfants-erreur nés dans la misère, quelle qu’elle soit ? Je ne pense pas... alors encore une fois, en matière de religion, à qui faut-il parler de tolérance ?

Que chacun(e) puisse faire un peu ce qu’il veut, sans porter préjudice aux autres... la liberté ! L’avortement est simplement un droit qui renforce notre liberté. A ne pas oublier !

20 mars 2007

Stratégies électorales

Les mois passent, les élections approchent et le dilemme reste le même : pas seulement pour qui voter, mais comment voter. Car on en est bien là ; on ne vote plus seulement pour un tel ou une telle, mais également, et peut-être davantage, contre un tel autre. Doit-on forcément se rallier à cette logique « pas le meilleur mais le moins pire ? » Quels sont les enjeux, les risques ? Et c’est alors bien une question de stratégie qui se pose.

Des stratégies, globalement, j’en vois deux : voter « idéologique » ou voter « utile » - utile étant l’appellation méliorative du phénomène, je pourrais aussi bien appeler ça le vote « par défaut ». Mais que le premier me paraisse moralement plus noble que le second n’empêche pas que la question se pose, et que la balance ait du mal à pencher franchement d’un côté.

Que je m’explique. Ce que j’entends par le vote idéologique, c’est le vote du coeur, le vote des convictions, celui qui choisira donc non seulement le parti, mais aussi le candidat qui lui convient, qui l’a séduit, par son charisme, ses idées, son programme - car la personne compte, dans les présidentielles, on n’élit pas une entité abstraite ; je m’accorde à cet homme politique (certes, un membre de l’UDF rallié à Sarkozy, peut-être pas le meilleur exemple) qui a dit que lorsqu’on élit un président, on élit d’abord un candidat, pas un parti. Et il me semble vrai que, malgré toutes les bonnes intentions du monde, pas tout le monde n’est taillé pour faire un « bon » président - passons.

Le principe démocratique m’engagerait à ce vote idéologique, car la démocratie, c’est bien le fait que le pouvoir corresponde aux volontés de son peuple. Je me devrais donc, au nom de l’antiquité athénienne et de la Révolution, de choisir cette stratégie-là ; de rester pure, et fidèle à mes convictions.
Mais les temps ont changé et tout n’est pas si simple, et l’autre stratégie, celle des « vendus », a aussi des arguments en sa faveur. En effet, si votre vote de coeur se porte sur l’un de ces deux candidats tellement en vogue, figures de proues de deux gros partis solidement ancrés dans la scène politique française, alors le dilemme n’apparaît pas. Mais si comme moi, et bien d’autres, votre coeur balance du côté un peu extrême, humain et sincère de ceux qui rêvent encore de changer le monde, et qui possèdent encore ce que l’on peut appeler des idéaux, eh bien vous être sur la ligne rouge, et il va falloir choisir.
Ce n’est plus l’époque innocente de l’élection des délégués de classe, où l’on avait la chance de pouvoir griffonner deux noms sur des morceaux de papier pliés en quatre ; à l’instar de la plupart des pays occidentaux, la politique en France est bipolaire et nous, nous n’avons qu’un seul bulletin à cacher dans notre petite enveloppe.

Que faire ? Que sacrifier ?

Réponse 1 : ce en quoi l’on croit, réponse 2 : un avenir commun supportable, peut-être.

Ce n’est un secret pour personne, la gauche, et plus encore la gauche vraiment à gauche, est un véritable chaos par les temps qui courent ; on aurait pu croire que la déconvenue de 2002 et la mobilisation sociale de l’année dernière auraient poussé tout ce petit monde à s’allier convenablement, et à représenter une force politique, si ce n’est prépondérante, du moins cohérente et influente. Et au lieu de ça, presque chaque jour, une nouvelle candidature arrive à nos oreilles, José Bové et autres Besancenot prenant chacun la place d’un misérable pion sur l’échiquier. Mais peut-être est-ce cela aussi, un milieu de convictions un peu radicales : l’incapacité de faire des concessions parfois nécessaires, préférant rester « pur » envers et contre tout... ce que j’en dis, dommage. Car ce potentiel électoral pourrait mener vers quelque chose de bien, ensemble.

Quant aux autres... Sarkozy, il ne m’inspire qu’une sorte de peur latente, comme tout ce qui est répressionnaire plutôt que libertaire. Son image à la télévision, outre une physionomie assez exécrable qui ferait certainement le bonheur des Guignols tout au long d’un quinquennat, provoque un certain malaise ; quelque chose d’hautain, un trop-plein d’assurance et de fierté - des qualités délicieuses mais qui, à outrance, tirent vers le mépris et font d’odieux personnages. Et sous cette apparence de hauteur, la nette impression que cet homme ne représentera jamais un peuple, qu’il fera son chemin, comme il l’entend, sans se préoccuper des problèmes que lui-même ne considèrera pas comme tels.

Après, il y a la reine Ségolène - d’aucuns pourraient penser, connaissant mes positions taxées de « féministes » sur l’égalité et la mixité, que la présence de cette dame sur le terrain de jeu, et plus encore la perspective de la voir diriger la France, me ravit. Mais c’est en réalité plutôt le contraire. Evidemment, je pense qu’avoir une femme présidente ne serait pas une mauvaise chose, cela pourrait bien ébranler imperceptiblement les piliers toujours debout du patriarcat ancestral. Qu’une femme puisse être dans la course présidentielle, et bel et bien dedans, pas en marge, est aussi d’une certaine manière un évènement positif (bien qu’il me semble que rarement un candidat élu par son parti ait été aussi peu soutenu par celui-ci, et en proie à des critiques aussi peu pertinentes). Mais voilà : pas Ségolène, pas elle... car si je considère qu’être une femme n’est pas une tare, ce n’est pas non plus une qualité en soi. Etre une femme ne saurait être un bon argument politique en faveur d’un candidat ; c’est tout simplement un fait. Un bon candidat doit faire ses preuves, et pour moi, elle ne les a pas faites. Toute femme qu’elle est, elle ne me « séduit » pas...
Dans d’autres contrées, il y a et a eu des femmes politiques remarquables (Michèle Bachelet, Benazir Bhutto) avec la carrure nécessaire pour être des chefs d’Etat. Nous, nous avons Ségolène Royal... qui affiche toujours le même imperturbable sourire vide, quel que soit le sujet dont elle parle. Sans aucune conviction, aucun charisme émanant de ses paroles ; on a l’impression d’entendre un discours appris par coeur, comme par un lycéen ; il manque la touche personnelle, la sincérité. Et plus grave, tout le monde l’appelle par son prénom, cette demoiselle, qui a été ministre ; c’est Ségolène, pas Royal, Ségolène comme une de vos copines. Encore plus de familiarité - et donc moins de respect - que pour nos professeurs à l’école... Vous me direz, ce n’est pas sa faute, et sa position doit être délicate ; mais l’a-t-on jamais entendue protester au sujet de cette diminution verbale ? Bien au contraire : elle en joue ; Ségo, l’amie des jeunes sur segosphere.com « exprime-toi ! » et tutoyons nous tous... bla bla. Pour finir, Jean-Marie Le Pen l’appelle publiquement « la p’tite »... nulle protestation là non plus. Décidément, il lui manque vraiment la flamme militante, à cette socialiste-là.

Alors qui ? Mes faveurs iraient plutôt à cette chère Marie-Georges Buffet, une femme elle aussi, mais pour de vraies bonnes raisons. Un programme de gauche mais cohérent, et compréhensible ; une poigne appréciable lorsqu’elle critique la politique des hommes de droite à l’assemblée ; une expérience politique non négligeable, qui fait d’elle un candidat d’extrême gauche, idéaliste mais réaliste. Elle m’inspire, tout simplement, de la sympathie ; et une sympathie raisonnée, ajoutée à une image décidée et volontaire, font d’elle une bonne présidentiable.

En conclusion : voter utile ou pas utile ? Il ne faudrait pas perdre de vue qu’un vote n’est jamais inutile, s’il représente une véritable opinion. Et que si chacun restait fidèle à sa volonté, sans tenir compte des multiples sondages (si souvent faux !) et sans réduire la valeur de son vote à un vulgaire pari comme sur des chevaux de course, on aurait enfin de vraies surprises lors des présidentielles, et pas seulement des déceptions.

C’est peut-être là le vrai moyen de recoller à l’essence de la démocratie... encore faut-il le vouloir.

En attendant... rencart à l’isoloir !