23 novembre 2008

De l'identité féminine

Je viens de finir ce livre bien intéressant de Christine Mennesson, Etre une femme dans le monde des hommes – Socialisation sportive et construction du genre, et cela me laisse en proie à des questionnements dont je croyais m’être lassée… mais au fond, les vieux démons reviennent toujours… Je crois que j’ai aimé ce livre pas tellement pour ce qu’il m’a fait découvrir, ce sur quoi il m’aurait « ouvert les yeux » - ce livre étudie les rapports aux normes sexuées des femmes engagées dans des sports dits « masculins » (les exemples étudiés sont la boxe, le football, l’haltérophilie), autrement dit, d’une part comment le milieu sportif en tant qu’instance de socialisation favorise des rapports aux normes sexuées inversés ou conformes, d’autre part comment l’entrée dans de telles disciplines peut également être la conséquence de dispositions sexuées inversées, résultant de la socialisation enfantine et adolescente – mais plutôt parce qu’il confirme des choses que je pense fondamentalement, des idées autour desquelles j’ai tourné toute seule sans me demander si on avait pu les étudier précisément (cf. un de mes articles précédents qui doit dater de début 2007), et qui se trouvent alors confortées, noir sur blanc, d’observations et de conceptualisations sociologiques.

En fait, c’est exactement ce pourquoi j’ai voulu étudier la sociologie : mieux connaître ce qui m’environne, pourvoir poser des mots sur des sensations, des impressions que le monde social m’inspirait confusément ; en quelque sorte, me rassurer en catégorisant ces processus presque invisibles qui nous gouvernent… et particulièrement lorsqu’ils ont trait au genre, cette division première, fondamentale, qui me place hors de ma volonté du « mauvais côté de l’humanité ».

Cela me renvoie à la question suivante : comment qualifier les difficultés qu’il peut y avoir à être une fille (au sens des représentations sociales de la féminité) ? Et pourquoi je perçois de telles difficultés alors que la plupart de mes semblables (filles, au sens sexuel) s’en accommodent au point de les ignorer ou de trouver inutile d’y réfléchir ?

Dans XY, De l’indenté masculine, Elisabeth Badinter nous explique que, en dépit de la position dominée des femmes dans le monde social, c’est l’identité masculine qui pose réellement problème, car il s’agit de l’acquérir : thèse que résume assez bien cette maxime utilisée comme pseudo par une de mes amies sur MSN : « L’homme se doit de faire, alors que la femme peut se contenter d’être » ; on est une femme dès le tout départ, alors qu’on devient un homme : cela suppose une transformation, une initiation, un effort ; un but aussi, et donc une fierté de l'atteindre.

Je poserais le problème de l’identité féminine du point de vue inverse : n’ayant pas à l’acquérir mais, au contraire, la possédant en tant que donnée de départ, l’enjeu est de ne pas la perdre en faisant trop. Ainsi on comprend que le genre féminin soit conçu comme essentiellement passif (à des degrés divers, à des niveaux pas forcément explicites, évidemment) et que toutes nos représentations aillent en ce sens (mon coloc me disait l’autre jour, devant la télé : « les filles musclées en même temps c’est pas joli… je sais pas pourquoi ? » : le muscle, ce stigmate évident du corps actif, n’a pas sa place dans l’esthétique attendue d’un corps de femme). L’opposition féminin/masculin se calque sur celle de la forme/fonction : les hommes seront jugés principalement sur leurs actions et les femmes, sur leur apparence, le charme de leur présence ou je ne sais quoi, en tout cas, pour ce qu’elles sont, leurs réalisations passant largement au second plan.

Il est difficile d’être fille au sens de féminin lorsque l’on a toujours envisagé son existence en termes d’action, et non de présentation. Car l’une se fait nécessairement au détriment de l’autre ; vivre au féminin suppose au jour le jour de nombreux efforts de présentation (ici pas la peine de donner d’exemples) qui constituent une préoccupation constante et consument donc, toutes proportions gardées, de l’énergie et du temps que l’on pourrait investir ailleurs, à des fins d’action propres.

Je réfléchis et j’essaie de chercher dans ma propre expérience, ma propre socialisation notamment enfantine les raisons de ce malaise – positif, à mon sens – de ne pas « savoir être une fille » comme il serait « logique » de le savoir.

Les études sur la mixité parlent de garçons et de filles jouant séparément à l’école ; de garçons brutaux et de filles douces, souvent reines de la classe de par leurs bonnes notes mais laissant le champ libre aux activités « turbulentes » des garçons dans la cour de récréation. Je réfléchis et je me rends compte que je n’ai pas du tout vécu ma scolarité enfantine de cette manière. Je me vois, tout au long de l’école primaire, jouer à des jeux où il y a un loup qui attrape les autres, et où le but est de courir le plus vite possible pour lui échapper. Je me revois tomber dans l’élan et m’écorcher les genoux sur le goudron ; faire des courses de vitesse avec des filles et des garçons et l’euphorie de toucher le mur la première ; jouer aux billes sur des plaques d’égout avec des filles et des garçons ; je me souviens également être perturbée par l’injonction d’une de mes maîtresses, nous ayant grondés pour rentrer toujours trempés des récréations les jours de pluie ; et essayer, conformément à la consigne, de rester pour une fois sagement à l’abri… un ennui mortel jusqu’à ce que se décide une irrésistible partie de cache-cache-police.

Je n’ai pas l’impression de me mentir et garde fondamentalement de bons souvenirs de ma scolarisation primaire, avec des garçons aussi bien que des filles. Serais-je une exception ? Je me rappelle pour certaines raisons avoir préféré la compagnie des garçons, sans pour autant avoir dédaigné celle des filles… je me souviens avoir passé beaucoup de temps avec eux sans avoir été pour autant assimilée à un garçon.

Mon expérience ne cadre pas avec les tableaux dessinés par ces études sur le système scolaire et cela me perturbe quelque peu… mais le fait est que enfant, j’ai toujours été dynamique et active sans être assimilée à un garçon et sans me poser la question de savoir si mon comportement était féminin ou masculin… neutralité qui m’est évidemment refusée à l’âge adulte. Il faut se positionner, et transgresser une telle norme a son prix. Cela implique des compromis inconfortables qui questionnent la spontanéité de la plupart des comportements : comment montrer que je ne suis pas ces normes que j’abhorre tout en montrant que je suis tout de même une « fille », parce que seulement acceptable dans cette catégorie-là ?

26 octobre 2008

Nihon no tabemono (Foods)

Comme pour tout voyage dans une culture assez différente, une grande partie de mes découvertes japonaises sont liées à la nourriture. Contrairement à ce que pensent les trois quarts des Français qui m’en parlent, on ne mange pas au Japon que du riz et du poisson. Certes on mange du riz presque tout le temps, mais il s’agit d’un accompagnement. Quant au poisson, c’est vrai que les sashimi et autres sushi y reviennent bien moins cher qu’en France, mais on trouve tout un tas d’autres choses moins connues et tout aussi exotiques.

Ocha, gohan & miso soup

Voilà ce qui constitue les constantes du repas japonais ; c’est au moins vrai pour les repas de midi et du soir, le petit-déjeuner semblant varier selon les goûts de chacun. Tout repas comporte un plat principal (légumes, viande, poisson ou autre), un bol de miso soup (bouillon dans lequel peuvent flotter différents ingrédients), un bol de riz rond et gluant (gohan en japonais, et je tiens à préciser que je suis amoureuse de ce riz et assez triste de ne pas en trouver dans nos supermarchés français), et comme boisson, du thé sans sucre que l’on peut boire glacé ou chaud.


Noodles

Passons aux spécialités locales : les Japonais sont de grands fans de nouilles, toujours servies avec une garniture dans un bouillon brûlant. C’est particulièrement le cas à Hokkaido, qui, en tant que région froide, est spécialiste du ramen – nouilles blanches assez fines, agrémentées généralement d’œufs, tranches de porc, algues et autres spécimens végétaux dont je ne connais pas le nom. Il y a autant de ramen shops à Hokkaido que de kebabs à Marseille, pour vous donner une idée : autant dire qu’on ne peut pas les éviter ! A noter que la taille des bols est souvent impressionnante et que l’Occidentale que je suis n’est jamais parvenue à terminer le bouillon. En tous cas, on est rassasié en sortant de table, aucune inquiétude de ce côté-là.

Autre type de nouilles, les udon, beaucoup plus épaisses, se mangent sur le même mode mais généralement avec des tempura (beignets de légumes, de crevettes ou de viande), d’ailleurs les beignets trempés dans le bouillon ce n’est pas ce qu’il y a de plus génial…

Enfin, il y a aussi les soba, spécialité justement de Shintoku, la ville où j’ai passé deux semaines à la ferme. La différence, c’est que les soba sont faites non pas de farine de blé comme les autres nouilles, mais d’une farine noire que l’on obtient à partir de graines de soba. J’ai eu l’immense privilège de contribuer pendant deux jours à la récolte de la production locale de soba et je peux affirmer que c’est terriblement répétitif et usant ! Mais le jeu en vaut la chandelle car les soba kick the ass of the other nouilles. C’est vraiment un goût particulier, très bon.

Evidemment, cela va sans dire, tout cela se mange avec des baguettes : on pince tant bien que mal un groupe de nouilles que l’on porte à sa bouche et que l’on aspire assez inélégamment directement dans le bol, ce qui fait beaucoup de bruit et personnellement, je n’ai pas encore trouvé la technique pour ne pas me brûler la langue…


Butadon

Le butadon est un plat consistant en des lamelles de porc grillés, marinés dans une sauce « sweet and sour », servies sur du riz (buta veut dire viande de porc et le préfixe –don illustre le fait que ce soit sur le riz). C’est un plat vraiment pas très cher (5€ en moyenne au restaurant, et encore, miso soup et autre side dishes inclus), très commun et vraiment délicieux, autant dire que j’en ai usé et abusé !


Yakiniku

Toujours dans la série « viandes », le yakiniku. Ce n’est pas vraiment un plat, plutôt un concept : c’est le barbecue japonais. A l’inverse de la France où on vous grillerait la viande en cuisine, les restaurants de yakiniku proposent des tables avec un petit barbecue encastré. La viande (généralement bœuf ou agneau, d’ailleurs l’agneau est très prisé à Hokkaido, bien que toujours beaucoup moins cher que chez nous !) est servie crue, en en morceaux émincés, que l’on fait cuire soi-même, et que l’on mange après les avoir trempés dans une sauce assez salée dont je ne connais pas le nom. D’une, c’est amusant, et de deux, c’est délicieux (il faut voir aussi la quantité de viande que l’on peut obtenir pour moins de 10€ !)


Kattedon

A priori, le kattedon est quelque chose que l’on ne mange qu’à Hokkaido, et plus spécialement à Kushiro, dont le Fish Market est célèbre pour cette spécialité. Comme son étymologie l’indique, si vous suivez un peu, le kattedon consiste en un bol de riz… surmonté de sashimi. Pour mieux vous expliquer, vous rentrez dans le Fish Market où partout autour de vous s’étalent des crabes à demi-vivants et autres bêtes fraîchement issues des fonds marins ; dans un coin, un stand propose (entre autres choses) des bols de riz (d’au moins 5 tailles différentes). Après avoir acheté le riz au format désiré, vous vous dirigez vers le centre du Market ou se trouvent un certain nombre de tables, entourées d’étalages proposant diverses sortes de sashimi ; et vous choisissez, à l’unité, tous les poissons ou autres animaux crus que vous désirez, jusqu’à remplir votre bol. Ensuite, vous dégustez, avec sauce soja en prime. Pour environ 7€, j’ai pu tester une dizaine de poissons différents (dont, évidemment, je connais pas le nom) : une expérience grandissime par le goût !


Okonomiyaki

Les okonomiyaki sont des sortes de grosses crêpes dont la pâte contient des oignons, du chou et du fromage (optionnel), que l’on mange assaisonnée avec de la mayonnaise et une sauce marron, salée, qui est spécialement destinée aux okonomiyaki. C’est une spécialité du Kansai, la région de Honshu où se trouvent Osaka et Kyoto. Mes amis japonais du workcamp en avaient préparés pour notre fête de départ, mais ils n’ont cessé de répéter que leurs okonomiyaki étaient beaucoup moins bons que les « vrais ». En tous cas, ce n’était pas mauvais du tout !


Okashi (Sweets)

A mon grand désarroi, le concept de dessert est absent du quotidien japonais. Les repas comportent rarement de composante sucrée, sauf exception ; et si c’est le cas, on mange le sucré alternativement avec les autres composantes salées (très bizarre, et il m’a fallu un petit temps d’adaptation !). Cela ne veut pas pour autant dire que les Japonais dédaignent les sucreries ; on peut en effet trouver pas mal de pâtisseries et tous les convini possèdent un rayon entier de chocolats et de bonbons (leur chocolat n’a d’ailleurs pas le même goût qu’en France et honnêtement je préfère le nôtre).

Parmi les gourmandises hautement populaires, on trouve les soft cream, qui ne sont rien d’autre que les glaces à l’italienne de chez nous ; à la différence qu’on trouve des parfums insolites comme « daizu » (haricots rouges) « raisin de montagne », ou encore « Hokkaido milk ». En tous cas, tous les jeunes Japonais qui participaient au workcamp avec moi en étaient absolument fans !

Les sucreries les plus typiquement japonaises que j’aie goûté sont les mochi (gâteaux de riz) ; j’en ai d’ailleurs ramené à toute ma famille ! Il s’agit de boules de pâte très molle faites à base de farine de riz, d’une consistance étonnamment élastique, et fourrées de toutes sortes de garnitures ; les plus communes étant garnies de daizu. Vraiment très particulier mais assez bon, une fois passée la drôle de première impression laissée par la texture !

Autres friandises, les dango sont également préparées à base de farine de riz. A vrai dire, la première fois que j’en ai vu, j’ai voulu essayer ; leur forme est tellement jolie et appétissante ! Je pensais plutôt que c’était quelque chose de salé, en fait pas du tout : il s’agit d’une pâte très moelleuse et légèrement sucrée, qui s’apparente un peu aux marshmallows, recouverte d’une sauce caramélisée. Le tout est servi chaud. Délicieux !


Itadakimasu !!!

17 octobre 2008

Travel Hokkaido !

Absolument enchantée par mon extrême-oriental voyage, je comptais écrire quelques articles à mon retour immédiat, mais cela n’a malheureusement pas été possible pour une cause bien simple et si connue de nos jours : retard dans l’installation de la connexion internet de ma maison bordelaise. Me voilà donc un peu tardivement à même de vous raconter mes aventures, même si je n’ai plus vraiment peut-être la flamme qui m’animait encore si intensément il y a deux semaines, la routine quotidienne, ses tracas et la sociologie politique ayant progressivement repris leur place dans mon cerveau illuminé de kanjis.

Je voudrais faire dans ce premier article un tour d’horizon de ce que j’ai vu (et aimé, ou pas), lors de mon voyage à Hokkaido, et principalement lors de la dernière semaine où, le workcamp à la ferme s’étant achevé, j’ai voyagé quelques jours toute seule à travers l’île.

Sapporo

Commençons par le commencement, en termes chronologiques mais peut-être aussi en degré de « civilisation » : j’ai atterri le 8 septembre à Sapporo, capitale de l’île du Nord et forte de ses presque 2 millions d’habitants, si je me souviens bien. Je logeais dans une auberge de jeunesse (Ino’s Place : vraiment très bien et English-speaking staff) située dans un quartier assez vivant (Shiroishi) à trois stations de métro du centre proprement dit.
Sapporo est une ville où l’on se sent étrangement bien, étrangement en sécurité, au cœur de son damier de rues propres et bien perpendiculaires, articulées autour d’
Odori-koen (ou Odori Park), sorte de large allée verdoyante qui traverse hardiment plus d’une dizaine de carrefours. Sur ses plates-bandes se succèdent des pelouses impeccables, de charmantes fontaines et des parterres de fleurs très élaborés, le tout parsemé de touristes et de leurs inséparables appareils photos, et de quelques baraques de maïs grillé.Tout au bout d’Odori-koen, on trouve la TV Tower de Sapporo, qui certes ne vaut pas celle de Tokyo (le truc qui ressemble à une mini Tour Eiffel) mais a l’avantage de donner l’heure à des centaines de mètres à la ronde. Un peu plus loin, on trouve Tokei-dai, une église qui rappelle par son architecture les maisons américaines dans le style Petite maison dans la prairie surmontée d’une horloge qui n’a rien de fascinant en soi, mais c’est l’un des grands spots touristiques de la ville (allez savoir pourquoi, je n’ai pas très bien compris moi-même ; l’entrée était trop chère comparée à mon peu de curiosité pour ce bâtiment extérieurement ordinaire).Quelques rues plus à l’ouest, on trouve les locaux de l’ancien gouvernement d’Hokkaido, élégante bâtisse de brique rouge entourée d’un joli parc calme aux eaux recouvertes de nénuphars. A l’intérieur, on trouve quelques expositions intéressantes sur l’histoire de l’île, avec la plupart du temps une traduction en anglais (ce qui est un luxe certain à Hokkaido, comme je fus amenée à le découvrir plus tard). Tout à côté, il y a le jardin botanique de l’Université d’Hokkaido, un endroit magnifique pour qui aime un tant soit peu la nature, un immense havre de paix au cœur de la ville, aux allées interminables traversant divers styles de jardins et de serres contenant une étonnante variété de fleurs. Enfin, tout au sud, par le métro ou bien pour ceux qui aiment bien marcher, on trouve le Nakajima Park, également très joli, alternant étendues d’eau plates et petits courants jalonnés de ponts en bois dans le style jardins japonais. Pour le reste, n’ayez pas peur des grands buildings et de leurs façades clignotantes ; c’est tout de même une ville japonaise ! Mais l’agencement en demeure coloré et élégant, on y trouve les restaurants les plus divers et variés, toute une panoplie de spécialités japonaises et hokkaidiennes, allant jusqu’aux restaurants italiens ou français en cherchant bien. Tout pour plaire !

Tomita Farm à Furano

Furano est une ville d’importance moyenne qui se situe à l’ouest du Parc National Daisetsuzan, le plus important de l’île et situé en son centre. La ferme Tomita en est l’un des hauts lieux touristiques : des champs de fleurs s’étendant jusqu’au pied des montagnes (dont l’utilité économique m’échappe encore), de la lavande et toute l’industrie qui va avec (du parfum jusqu’à la crème glacée), et du melon vendu par tranches ; cela suffit à dépayser les Japonais venus du Sud. En ce sens, bien qu’à l’opposé d’un point de vue cardinal, Hokkaido est un peu la Provence du Japon, malgré la neige qui recouvre tout uniformément à partir du mois de novembre.

Biei

Autre petite ville, au Nord de Furano, Biei est célèbre pour ses champs qui recouvrent collines et vallons d’un patchwork réjouissant de couleurs jaunes, orangées, ou vert éclatant. On y trouve aussi, chose curieuse, un très grand arbre qui me semble être un peuplier, planté ou poussé par hasard en bordure d’une route et célèbre dans tous le pays pour avoir été photographié dans une publicité de notoriété apparemment nationale. Il y a un très grand parking et même un café spécifiquement construits en l’honneur de cette grande œuvre de la nature… (j’ai personnellement mis pas mal de temps à comprendre pourquoi nous nous étions arrêtés là et pourquoi autant de gens en avaient fait de même, et ce qu’ils pouvaient bien prendre en photo si avidement…). Bref, Biei, joli, mais plutôt pour une courte étape que pour une grande semaine de vacances.

Shikaribetsu-ko
On arrive au lac Shikaribetsu par une succession de petites routes entourées d’une forêt dense et néanmoins lumineuse, car parsemée des troncs blancs et des feuilles claires des bouleaux, et égayée de-ci de-là par la teinte rougeoyante de quelques érables. Ce doit être un endroit assez poétique en automne, lorsque la palette vert-jaune-rouge se complète ; mi-septembre, ce tableau s’esquissait à peine. Il faut aussi ajouter que lors de notre visite le temps était plutôt maussade, donnant à l’eau une teinte un peu trop pâle pour être réjouissante. Deux collines dessinent harmonieusement de leur reflet le contour d’une bouche bien pleine ; on peut admirer le panorama de près, au moyen de petites barques louées pour trois fois rien, ou de loin, les pieds trempant agréablement dans l’un des petits onsen gratuits installés sur la berge.

Kushiro
Kushiro est l’une de ces villes tristounettes, assez importantes sans être vraiment vivantes, comme j’en ai traversé plusieurs à Hokkaido. Située sur la côte au Sud-Est de l’île, le train qui m’y a emmenée depuis l’ouest a longé pendant un certain temps un bord de mer sans aucun intérêt, une eau un peu agitée dans les tons marron et gris léchant une berge sans âme qui vive ; la mer à Hokkaido, partout où j’ai pu la voir, contraste fortement avec le rêve touristisé des plages méditerranéennes. La ville est coupée en deux par Kushiro-kawa (la rivière Kushiro), dont l’embouchure est le lieu d’un port assez imposant et moderne ; mais les infrastructures portuaires ne m’inspirent absolument aucune poésie.
Une grande rue centrale rejoint le port et la gare, avec un grand nombre de banques, de magasins d’inutilités et de peu de restaurants, à mon grand désarroi. Cependant, en cherchant dans les recoins (et à condition de lire un peu de japonais), on peut évidemment manger à Kushiro du très bon poisson et pour pas très cher, notamment au grand Fish Market qui se trouve à quelques pas de la gare.
Si la ville en elle-même ne recèle rien de bien intéressant à voir, il faut savoir que Kushiro est entourée de plusieurs spots touristiques naturels, à moins d’une heure de train ou de voiture. Parmi ceux-ci et du fait de la brièveté de mon étape, je n’ai pu visiter que l’un d’entre eux – mais le plus magnifique, selon les dires du tenancier de mon hôtel – Kushiro-shitsugen, petit paradis de nature qui possède d’ailleurs le statut de Parc National.

On s’y arrête dans une petite gare sans le moindre guichet et faite de rondins de bois ; des panneaux sommaires et le plus souvent uniquement ornés de kanjis indiquent un petit itinéraire pédestre, se faufilant au travers de la végétation abondante de passerelles en escaliers, toujours en bois. On s’élève ainsi au-dessus de la plaine pour dominer un panorama en effet séduisant : la Kushiro-kawa faisant d’interminables lacets au cœur d’une verdure indomptée - le tout, en ce qui me concerne, sous un coucher de soleil inondant le paysage d’une curieuse lumière dorée. Les différents chemins s’articulent autour d’un Visitors’ lounge, une sorte de très grand chalet proposant informations et expositions photographiques sur la faune, la flore et les activités possibles dans le Parc, avec quelques inévitables souvenirs et de la crème glacée au raisin de montagne (très bon, soit dit en passant).

Shiretoko
Péninsule au Nord-Est d’Hokkaido, Shiretoko offre un magnifique contraste de paysages : les sommets bleutés des montagnes au loin se prolongent de collines débordantes de végétation et creusées de petites rivières, pour aller plonger dans la mer en falaises et cascades.
Le train s’arrête à Shari, autre ville sans grand intérêt qui semble un peu abandonnée, reliée par bus aux deux seules autres points de ralliement de la zone : Utoro au Nord et Rausu sur la côte Est. Malgré un plan et des horaires exclusivement en japonais, je parviens à prendre le bon bus pour atterrir à Utoro, qui ne semble être qu’un regroupement hasardeux de structures touristiques. Mais, mon hôtel, un charmant minshuku qui ne paye pas de mine, a un onsen privé. Je sors manger dans l’unique restaurant que je trouve, où l’on sert toutes sortes de viandes et de poissons. Les serveuses, soucieuses de ma compréhension de la carte (uniquement en japonais évidemment), me dégotent un jeune homme venu de Tokyo et parlant un anglais approximatif ; lequel m’invite finalement à partager sa table avec lui et sa femme, ce qui s’avéra finalement très drôle et enrichissant.
Le lendemain, excursion jusqu’aux Shiretoko Go-ko (les cinq lacs), un endroit assez fascinant : un petite zone de plaine où cinq petits lacs de tailles variables se tiennent côte à côte, surplombant la mer. Un chemin pédestre permet d’en faire le tour, de passerelles en bois en escaliers rocailleux. Quelques bémols cependant : des files de touristes interminables avec leurs appareils photos et leurs guides bruyants, gâchant la vue et entravant sérieusement la fluidité de la marche ; de plus (pas de chance), une partie du parcours se trouve fermée pour cause « d’alerte à l’ours » : eh oui, il y a pas mal d’ours bruns dans cette région. Plus loin se trouvent les chutes d’eau chaudes de Kamuiwakka, probablement magnifiques avec leurs piscines naturelles ; mais l’accès y est fermé à partir du 20 septembre et je me trouve là le 25 : encore raté.
Prochaine étape : l’onsen naturelle d’Iwaobetsu, trois piscines d’eau claire et bouillante entourées de mousse, dans une zone engorgée tout à fait sauvage, où coule une rivière pour le coup tout à fait froide. Seul hic : difficile d’accès quand on a pas de voiture, et peu de bus y passent. 30 minutes de marche jusqu’à l’arrêt le plus proche, ce n’est pas la mer à boire mais bien sûr, une pluie torrentielle choisit ce moment là pour tomber ; heureusement, un couple de Japonais a la gentillesse de me recueillir en voiture et de me reconduire à Utoro, non sans m’avoir fait partagé leur déjeuner… décidément les Japonais tous âges confondus sont adorables !!!

Sounkyo
Dernière journée ou presque au paradis ; j’arrive à Sounkyo, station thermale située au cœur des gorges du même nom, en milieu d’après-midi. Il fait un froid glaciaire porté par un vent violent, auquel succombent tous mes éventuels projets de l’après-midi. A la place, pourquoi ne pas profiter de la chaleur réconfortante d’un onsen, puisque c’est la spécialité locale ! Tous les (grands) hôtels qui se trouvent là en proposent. Pour moins de trois euros, on peut contempler les gorges de Sounkyo du 7e étage, flottant dans un bain à bulles à une température délicieuse.Les gorges de Sounkyo offrent quand même leur lot de sites naturels incroyables, malgré un hiver précoce. Le Mont Kurodake, dont le sommet culmine à (à peine) 1987 mètres, est accessible par téléphérique à partir de 6 heures du matin (à Hokkaido, le soleil et donc la journée appartiennent à ceux qui se lèvent tôt !). A mon arrivée en haut, surprise : les arbres encore vêtus de leurs couleurs automnales sont également couverts d’une neige fraîche… le mélange des deux saisons forme un tableau charmant. Un télésiège se propose de vous emmener vers d’autres hauteurs ; l’occasion pour moi de noter que les télésièges japonais n’ont pas de barrière (!).
Enfin, un peu en amont du village de Sounkyo, on trouve les chutes de Ryusei et Ginga : deux immenses cascades dégringolant depuis une centaine de mètres, l’une à côté de l’autre, et se rejoignant dans la rivière à leurs pieds. Sur l’autre versant, un escalier assez raide monte dans la colline, ce qui permet d’avoir un point de vue exceptionnel du site, et a l’avantage de supprimer du panorama les touristes prenant la pose ainsi que leurs énormes bus. Ce fut ma dernière véritable excursion, avant de repartir de bus en trains pour Sapporo, puis pour la France...

31 juillet 2008

Du règlement de comptes sociologique

Je viens de terminer la lecture d'un ouvrage qui m'a été gracieusement offert par une amie, "Pourquoi Bourdieu" de Nathalie Heinich. L'auteur, sociologue qui a fait ses débuts sous l'égide du grand maître, propose dans ce livre de comprendre le "phénomène Bourdieu" ; entreprise pour le moins ambitieuse qui nous est présentée de la façon suivante : "Ni hagiographie à l'usage des bourdieusiens, ni pamphlet à l'usage des anti-bourdieusiens, ni analyse épistémologique à l'usage des spécialistes, ni essai de vulgarisation à l'usage des profanes, ce portrait intellectuel brossé par une ex-disciple qui a pris, depuis, ses distances, est une tentative pour comprendre, avec les outils de la sociologie et à travers le témoignage en première personne, les raisons d'un tel succès."

Voici, pourrait-on penser, l'introduction parfaite à la neutralité la plus absolue, l'entre-deux équilibré entre critiques et louanges... hélas, nul besoin d'être un grand érudit pour avoir compris que la neutralité n'est guère l'amie de la subjectivité - également annoncée par le "témoignage à la première personne" -, tout comme l'objectivité ne semble jamais à la portée de l'être humain, tout chercheur qu'il soit. Il semble que les chercheurs en sciences sociales soient constamment, en parallèle de tout projet, à la recherche de cette objectivité ou du moins du moyen d'en donner l'apparence ; en voilà encore un exemple. Il vaudrait mieux assumer le fait qu'on est incapable d'y échapper...

L'ouvrage ambitionne donc d'"expliquer" ; pourtant, on comprend très vite que la question à laquelle il répond n'est pas "pourquoi Bourdieu est-il devenu un tel phénomène, au-delà des frontières de l'espace universitaire et du territoire français ?", mais plutôt quelque chose du genre "Bourdieu mérite-t-il vraiment cette magnifique et écrasante renommée dont il a joui et jouit encore, de manière posthume ?", et on comprend également très vite que la réponse de l'auteur est non ; et, arguant de l'avoir connu de très près, "suivi" pendant de nombreuses années - il a été son directeur de thèse - puis d'être devenue ensuite "apostate" ou "exclue" du cercle sectaire bourdieusien, elle se présente peu ou prou comme la mieux placée pour nous dévoiler cet état de fait.

Déjà, c'est désagréable ; on sent que l'objectif affiché, s'il avait réussi à éveiller notre intérêt au vu de l'audace de l'entreprise, ne sera pas atteint. Pire, on sent qu'il y a là, bien qu'elle fustige à plusieurs reprises de pareils agissements chez son ancien maître, du règlement de compte entre sociologues ; et plus subtilement, d'une disciple déçue au prophète tyrannique de sa jeunesse, s'assimilant presque à une jeune amoureuse blessée par un amant magnifique et dominateur. Il y a donc une rancune palpable, tout au long du livre, qui éloigne le propos de l'explication annoncée, bien que l'auteur s'en défende de temps en temps, sans vraiment parvenir à duper le lecteur.
Heinich parle effectivement de Bourdieu comme comme un évoque un amour de jeunesse qui nous a détruit : elle raconte l'époque de la séduction, en ces termes élogieux mais empreints d'un regret implicite qui sont de circonstance, pour en venir bien vite à la désillusion et à la découverte de voies plus fécondes qui lui ont apporté "le bonheur de la recherche". En ce sens, son livre vise explicitement le désenchantement du phénomène Bourdieu ; il aspire à tuer l'admiration disproportionnée pour l'homme et son oeuvre au titre du "croyez-moi, je l'ai bien connu". Il reproduit ainsi ce qu'elle-même dit reprocher à la sociologie critique de Bourdieu, à savoir ce dévoilement du caché, ce "désenchantement de la réalité" à tout prix. Ainsi, les contradictions justement pointées du maître se retrouvent chez l'élève qui a pourtant rompu.

En dehors de cette rancune qui parsème ça et là le texte de petites pointes acerbes, d'autres choses sont à déplorer. Ce qui m'a surtout gênée est une focalisation trop importante sur l'homme par rapport à son oeuvre. Certes, elle en mentionne les apports et va même jusqu'à les louer brièvement, mais tout semble fait pour que l'on conclue que la notoriété de Bourdieu est dûe bien plus à sa personne, son charisme, ses machinations et manipulations diverses qu'au contenu de son oeuvre qui, par sa diversité, sa profondeur, son innovation conceptuelle et sa volonté politique me paraissent bien plus logiquement être ce pourquoi tant de gens y ont adhéré. La critique de l'oeuvre même porte davantage sur sa forme : écriture alambiquée volontairement complexe, contradictions visant à se protéger de toute critique, paranoïa explicite vis-à-vis des autres intellectuels, etc. Enfin, sa recherche même des contradictions entre l'oeuvre et les actes de l'homme, ce qu'elle nomme la "contre-performativité" et qu'il serait long et fastidieux de détailler ici, aboutit à des conclusions extrêmement simplistes dont on se demande si elles n'ont pas été guidées uniquement par la dynamique d'une vengeance quelconque au détriment de la rigueur démonstrative.

Ainsi, bien qu'elle mette çà et là l'accent sur des points intéressants de la personnalité ou de la sociologie de Bourdieu qui pourraient effectivement amener l'explication de son succès, l'optique éminemment critique et subjective qu'elle a choisi, à défaut de l'assumer, rend la lecture de ce livre relativement décevante.
En dernier lieu, il me semble qu'il y ait de plus un réel élément de facilité dans la rédaction de ce "pamphlet modéré" en 2007 ; c'est certainement quelque chose qu'elle n'aurait pas écrit du vivant de Bourdieu, en tous cas pas dans cette dimension critique, trop criarde et pourvue de trop de failles pour supporter une contre-argumentation sérieuse ou un simple droit de réponse.
Pour moi qui découvre peu à peu la sociologie et donc évidemment Bourdieu, il ne fait aucun doute que malgré l'immensité de son oeuvre celle-ci ait des failles, soit contestable sur certains points, bien que l'auteur s'en défende ; mais il me semble que c'est ainsi que doit faire tout intellectuel assumant ses idées. Et, a fortiori, que Bourdieu, l'homme, ait eu des failles, ait pu être exécrable parfois envers ses collègues, ait cru nécessaire de se défendre contre des ennemis que de toute évidence il avait, ait pu être contradictoire dans ses pensées et ses actes et n'ait pas eu une trajectoire de vie linéaire et parfaitement cohérente, non seulement je n'ai aucun mal à l'accepter, mais je trouve même cela rassurant : cela fait un de lui un être humain un peu plus comme les autres.

Certes, je suis peut-être moins bien placée pour critiquer Heinich qu'elle ne l'est pour critiquer Bourdieu ; mais de la même manière, je suis autorisée et exprimer et partager mon ressenti probablement avec autant de légitimité. Et pour prouver ma bonne foi et mon incomplète partialité, je finirai en citant un passage du livre dans lequel je me suis reconnue, à propos de la pensée académique et scientifique : "L'insistance sur les méthodes, l'enquête, l'empirie a le mérite d'opérer une coupure assez radicale avec toutes les formes de théorisation non étayées positivement (...) Mais elle peut aboutir à l'exclusion intolérante de toute autre forme de pensée, au dédain, voire à la haine de l'essayisme. Bourdieu les pratiqua plus qu'abondamment, condamnant ses disciples à se couper de tout un pan de la production intellectuelle de leur époque, considérée a priori comme nulle et non avenue pour peu qu'elle apparût sans substrat empirique. La liberté de lire des penseurs sans caution scientifique, la liberté de penser sans le support immédiat d'une enquête, la liberté d'écrire sans autre guide que son intuition et la décantation de ses réflexions, sont des luxes dont les bourdieusiens, même repentis, se sont privés par cette sorte d'ascèse positiviste."

10 juillet 2008

Simone de Beauvoir - Le deuxième sexe

Eh oui, on s'en doutait, il fallait bien que je le lise un jour, celui-là ; et que j'en parle, cela va de soi. Mon année scolaire précocement terminée m'a laissé le loisir, entre deux appels infructueux aux agences d'interim, de m'attaquer aux gros pavés que sont souvent les grands classiques ; dont le tome II du deuxième sexe. J'avais lu le premier il y a quelque temps ; je l'ai trouvé, bien que très intéressant, plus difficile d'accès et moins percutant que ce deuxième, intitulé L'expérience vécue. De par ses nombreuses illustrations concrètes alliées à une expérience vécue et un argumentaire soigné sans être forcément polémique, ce dernier m'a enchantée. Le deuxième sexe a près de soixante ans et son auteur est morte l'année de ma naissance, et si nul ne peut nier que depuis la condition féminine, du moins en Occident, a considérablement évolué depuis, il n'en reste pas moins que cet essai pointe du doigt un certain nombre de comportements, d'us et de coutumes qui font et faisaient des femmes ce qu'elles étaient et sont, constituant toujours, sous une forme atténuée, la trame de notre société patriarcale contemporaine. J'ai donc choisi de vous faire partager quelques passages illustrant cette pertinence qui demeure.

De l’éducation des futures femmes, p.30
Ainsi, les femmes, quand une enfant leur est confiée, s’attachent, avec un zèle ou l’arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles. Et même une mère généreuse, qui cherche sincèrement le bien de son enfant, pensera d’ordinaire qu’il est plus prudent de faire d’elle une « vraie femme » puisque c’est ainsi que la société l’accueillera le plus aisément. On lui donne donc pour amies d’autres petites filles, on la confie à des professeurs féminins, on lui choisit des livres et des jeux qui l’initient à sa destinée, on lui déverse dans les oreilles les trésors de la sagesse féminine, on lui propose des vertus féminines, on lui enseigne la cuisine, la couture, le ménage en même temps que la toilette, le charme, la pudeur ; on l’habille avec des vêtements incommodes et précieux dont il lui faut être soigneuse, on la coiffe de façon compliquée, on lui impose des règles de maintien : tiens toi droite, ne marche pas comme un canard ; pour être gracieuse, elle devra réprimer ses mouvements spontanés, on lui demande de ne pas prendre des allures de garçon manqué, on lui défend les exercices violents, on lui interdit de se battre : bref, on l’engage à devenir, comme ses aînées, une servante et une idole. Aujourd’hui, grâce aux conquêtes du féminisme, il devient de plus en plus normal de l’encourager à faire des études, à s’adonner aux sports ; mais on lui pardonne plus volontiers qu’un garçon d’y mal réussir ; on lui rend plus difficile la réussite en exigeant d’elle un autre genre d’accomplissement : du moins veut-on qu’elle soit aussi une femme, qu’elle ne perde pas sa féminité.

Humanité, féminité, virilité, p.195
L’homme représente aujourd’hui le positif et le neutre, c’est-à-dire le mâle et l’être humain, tandis que la femme est seulement le négatif, la femelle. Chaque fois qu’elle se conduit en être humain, on déclare donc qu’elle s’identifie au mâle. Ses activités sportives, politiques, intellectuelles sont interprétées comme une « protestation virile » ; on refuse de tenir compte des valeurs vers lesquelles elle se transcende, ce qui conduit évidemment à considérer qu’elle fait le choix inauthentique d’une attitude subjective. Le grand malentendu sur lequel repose ce système d’interprétation, c’est qu’on admet qu’il est naturel pour l’être humain femelle de faire de soi une femme féminine : il ne suffit pas d’être une hétérosexuelle, ni même une mère, pour réaliser cet idéal ; la « vraie femme » est un produit artificiel que la civilisation fabrique comme naguère on fabriquait des castrats ; ses prétendus « instincts » de coquetterie, de docilité, lui sont insufflés comme à l’homme l’orgueil phallique ; il n’accepte pas toujours sa vocation virile ; elle a de bonnes raisons pour accepter moins docilement encore celle qui lui est assignée.

Le dilemme de la femme indépendante, p.594
Si la femme indépendante, et surtout l’intellectuelle, a du mal à plaire, c’est qu’elle n’est pas comme ses petites sœurs esclaves une pure volonté de plaire ; le désir de séduire, si vif qu’il soit, n’est pas descendu au fond de ses os ; dès qu’elle se sent maladroite, elle s’irrite de sa servilité ; elle veut prendre sa revanche en jouant le jeu avec des armes masculines : elle parle au lieu d’écouter, elle étale des pensées subtiles, des émotions inédites ; elle contredit son interlocuteur au lieu de l’approuver, elle essaie de prendre le dessus sur lui. Mais l’attitude de défi agace les hommes plus souvent qu’elle ne les domine ; ce sont eux d’ailleurs qui l’attirent par leur propre défiance ; s’ils acceptaient d’aimer au lieu d’une esclave une semblable – comme le font d’ailleurs ceux d’entre eux qui sont à la fois dénués d’arrogance et de complexe d’infériorité – les femmes seraient beaucoup moins hantées par le souci de leur féminité ; elles y gagneraient du naturel, de la simplicité, et elles se retrouveraient femmes sans tant de peine puisque, après tout, elles le sont.

De la crainte de l’universalité, p.649
En tous cas, objecteront certains, si un tel monde est possible [une égalité réelle entre hommes et femmes], il n’est pas désirable. Quand la femme sera « la même » que son mâle, la vie perdra « son sel poignant ». Cet argument non plus n’est pas nouveau : ceux qui ont intérêt à perpétuer le présent versent toujours des larmes sur le mirifique passé qui va disparaître sans accorder un sourire au jeune avenir. Il est vrai qu’en supprimant les marchés d’esclaves on a assassiné les grandes plantations si magnifiquement parées d’azalées et de camélias, on a miné toute la délicate civilisation sudiste ; et il y a un certain « charme féminin » qui menace lui aussi de tomber en poussière. Quand elle s’exhibe dans sa splendeur, la « femme charmante » (…) est un prodige vers lequel les hommes tendent leurs mains avides ; mais dès qu’ils s’en saisissent, celui-ci s’évanouit. Un si fugitif miracle – et si rare – mérite-t-il qu’on perpétue une situation qui est néfaste pour les deux sexes ? (…)
Le fait est que ce sacrifice paraît aux hommes singulièrement lourd : (…) pris entre le silence de la nature et la présence exigeante d’autres libertés, un être qui soit à la fois leur semblable et une chose passive est un grand trésor ; la figure sous laquelle ils perçoivent leur compagne peut bien être mythique,, les expériences dont elle est la source ou le prétexte n’en sont pas moins réelles ; que la dépendance, l’infériorité, le malheur féminins lui donnent leur caractère singulier, il ne peut être question de le nier ; assurément l’autonomie de la femme, si elle épargne aux mâles bien des ennuis, leur déniera aussi maintes facilités ; assurément il est certaines manières de vivre l’aventure sexuelle qui seront perdues dans le monde de demain : mais cela ne signifie pas que l’amour, le bonheur, la poésie, le rêve en seront bannis.

23 juin 2008

Summer nights

C’est toujours un plaisir singulier que de sortir par l’une des premières nuits de l’été ; les nuits d’été ont une odeur, presque une saveur particulière. Un arôme diffus à l’extrême dans l’air et pourtant indiciblement présent, une odeur de fête, de sable humide et le goût de l’alcool dans la bouche des garçons… Le bruissement des feuilles même et leur découpe imprécise sur le ciel presque noir apporte tranquillement son lot de réminiscences. La nuit estivale forte de ses souvenirs passés traîne dans son sillage un arrière-goût d’infinie possibilité, des traces d’adrénalines prêtes à se réveiller, à glisser au creux des veines ce sentiment d’excitation à la fois vain et étourdissant qui accompagne les soirées dérivant bien loin de ce qu’elles avaient pu laisser imaginer.

La nuit d’été enchante la nature aussi bien que les êtres qui la peuplent à demi, donnant à l’espace une profondeur mystérieuse, aux bruits des insectes une dimension paisible et poétique, masquant les visages d’une brume troublante qui porte à confondre grimaces et sourires. Fraîche et caressante, la nuit épouse les corps et les rend malléables ; elle plonge les esprits dans une humeur intrépide qui ne se laisse plus guère réfréner par les peurs du lendemain. C’est soudain l’envie étonnante de faire des choses qui ont du sens ou qui en ont moins ; de s’immerger dans une solitude tremblante et pourtant impatiente, ou encore le besoin impérieux de trouver un autre à qui se lier, une épaule sur laquelle reposer sa tête tandis que les yeux se perdent dans un horizon incertain… Le ciel sombre nous privant à peu près de l’un de nos sens essentiels, nos perceptions s’en trouvent bouleversées et nos autres sens exacerbés. La nuit par ses apparences de secret factice amène aux plus curieux mélanges ; on en sort parfois ébloui, surpris de s’y être laissé prendre, lorsque la clarté matinale vient rompre le charme qui avait si aisément empli l’air obscurci. Des doigts qui l’instant d’avant se muaient en frôlements angéliques retrouvent subitement la gênante réalité de la chair. La lumière précipitamment étouffe tout ce que sa négation impliquait de rêves et d’incroyables promesses.

Les nuits d’été sont d’étranges parenthèses dans des existences d’ordinaire soumises à des lois raisonnables. C’est ce qui les fait magiques et à la fois irréelles ; aussi, terriblement mélancoliques tellement le contraste qu’elles opposent au reste est déroutant… Aussi insaisissables et éphémères que de purs songes, il est pourtant plus difficile d’effacer ces mots murmurés avant l’aube traître, ces frissons si incroyables qu’on a pu leur abandonner un moment sa conscience. Une vie rangée s’accommode mal de ces délicieux petits dérapages, qui ne se laissent rationaliser qu’au prix de l’oubli du plaisir éprouvé.

Je suis trop romantique certainement pour renoncer à ces objets fragiles cachés en quelque recoin de mon être et qui parfois resurgissent, sans autre logique que la leur propre. J’y suis trop attachée pour y creuser ou y rechercher quelque raison évidente, quelque preuve tangible. Je me contente de les laisser graviter et m’assaillir sans prévenir lorsque, m’offrant sans réfléchir une balade nocturne en juin, tous ces visages, ces peaux et ces murmures et ces étreintes innombrables se condensent en un nuage délétère qui une seconde m’enveloppe pour me ramener aussitôt au bien trop sage instant présent.

21 mai 2008

Am Ende kommen Touristen

Ce n'est pas le meilleur film que j'aie vu, même cette année, et pourtant, je pense qu'il vaut la peine d'en partager quelques lignes. J'ai le temps et je suis maintenant en vacances, ça me rend plus libre de discuter ici des petites choses étonnantes que je rencontre.
Am Ende kommen Touristen
(le titre français étant Et puis les touristes) est un film audacieux dans le sens où il s'attaque à un objet qui peut sembler éternellement rabâché et vu sous toutes les coutures. Et même si ce n'est pas un film parfait, il a le mérite de réussir ce challenge : apporter un regard neuf, du moins pour moi petite Française.

Am Ende kommen Touristen parle d'Auschwitz, se passe à Auschwitz. En plus d'être un sujet usité, c'est un sujet délicat. L'histoire est celle d'un jeune Allemand, Sven, blond plutôt mignon, qui, incertain à propos de son avenir, part faire une année de service civil à Oswiecim, Pologne, "la ville où a eu lieu le plus grand crime de l'humanité", comme il le fait à un moment remarquer. Là-bas, son travail consiste à s'occuper d'un vieux monsieur plutôt antipathique, M. Kzeminski, rescapé du Lager, dont l'existence se résume à grogner auprès des personnes qui l'entourent, à réparer de vieilles valises volées aux déportés juifs pour qu'elles puissent être exposées au Musée d'Auschwitz, et à raconter et reraconter inlassablement son histoire de prisonnier des camps pour toute occasion officielle qui se présente.

Ce film est intéressant pour plusieurs raisons. Tout d'abord, parce qu'il parle d'Auschwitz aujourd'hui, en tant que ville vivante et habitée, et ne se contente pas de le montrer comme symbole de la mort organisée et du devoir de mémoire occidental. J'ai l'impression que quand on dit Auschwitz, on pense instantanément à l'image des baraquements de brique brune alignés et entourés de barbelés sous un brouillard grisonnant, comme sur les photos de nos livres d'histoire. Une image morbide et frissonnante quasi-universelle, qui fait oublier ce qu'il peut y avoir d'autre. Oswiecim n'a pas été abandonnée après la guerre. C'est en fait une ville, et plutôt grande. C'est un nom qu'il est étrange de voir simplement écrit au-dessus d'un quai de gare, au début du film, comme si on était dans n'importe quelle autre ville. Mais cette ville et ses habitants se voient refuser la tranquillité d'une ville normale. La vie à Oswiecim tourne autour des camps, de leur symbole ineffaçable, et de leur poids touristique. Mais comme l'énonce parfaitement l'amie de Sven, interprète qui fait visiter le musée aux innombrables touristes germanophones, "tout le monde ne peut pas vivre du musée". La seule autre chose qui fait vivre Oswiecim, c'est l'usine chimique, rachetée par des Allemands, ravivant des haines que l'on pourrait croire enterrées.
C'est le deuxième point intéressant : l'expérience de Sven. Plutôt paumé, mais volontaire ; là par hasard, pas vraiment par choix, mais sans véritable réticence ; observateur, essayant de gérer au mieux la situation. Malgré l'hostilité première du vieux Kzeminski, malgré les plaisanteries douteuses dont il fait l'objet, lui, l'Allemand, de la race des occupants, potentiellement petit-fils de tortionnaire dans ce lieu décidément trop chargé d'histoire. Mais Sven s'ouvre à ce monde pour le moins étrange et nous réalisons en même temps que lui le caractère tragique et écoeurant de ce jeu de théâtre dans lequel il se trouve malgré tout entraîné. Est-ce que le "devoir de mémoire" reste aussi légitime lorsqu'il étouffe l'avenir d'une ville entière ? Plus encore, est-ce que sa médiatisation le rend plus efficace ? A-t-on vraiment besoin de ces symboles tangibles des horreurs d'autrefois, pour en prendre la mesure ? N'est-ce pas au fond, une exploitation dangereusement économique d'un sentiment voyeuriste et d'un déculpabilisaton acquise à peu de frais ?
On voit Sven déambuler dans des allées verdoyantes où des gens habillés de couleurs vives fourmillent de tous côtés. On ne sait pas vraiment où l'on est, jusqu'à ce que l'on voie à l'angle des façades des panneaux portant l'inscription "Block 6", "Block 7"... et alors, les tee-shirts colorés, les jeans moulants, les lunettes de soleil, les sacs à dos et les guides touristiques nous apparaissent, ainsi qu'une atmosphère d'une indifférence choquante. J'ai pensé à moi dans les musées, probablement trop rationnelle pour me laisser toucher par l'intensité de l'histoire étalée sous mes yeux, et je me suis dit : serais-je différente si je visitais les camps de la mort ? Probablement pas. Je déambulerais comme ces touristes qui, plus de 60 ans après, ont remplacé les camarades affamés de Kzeminski... A-t-on besoin de voir les camps de la mort pour imaginer les atrocités qu'ils ont abrité ? Permettent-ils seulement, aujourd'hui, de les imaginer ? Je ne le crois pas. Ou peut-être le pourraient-ils, s'ils étaient un endroit silencieux, abandonné à la moisissure et aux feuilles de lierre, à leur sort et à leur nature, qui n'est certainement d'être pas sous les projecteurs... Toute l'hypocrisie de cette vente d'histoire et d'émotion est exprimée à la fin du film par la sentence un peu froide de la directrice de l'usine : "ses paroles ne faisaient plus effet"... et en effet, Kzeminski qui se faisait un devoir d'être là, présent, pour raconter ce qu'avait été sa vie de prisonnier, comprend que sa place n'est plus parmi ces gens incapables de l'écouter et de le comprendre. Toute comme l'amie de Sven, qui décide de saisir sa seule chance de quitter cette ville stigmatisante pour Bruxelles, le coeur de l'Europe.

Am Ende kommen Touristen
nous fait comprendre que le "devoir de mémoire" a un prix, que payent ceux qui doivent le subir au jour le jour. Ceux qui sont nés là où on ne peut faire abstraction du passé, là où ce passé submerge tout et avale les perspectives d'avenir. Et de l'absurdité, du non-sens, voire de l'effet contre-productif de la touristisation d'un endroit tel qu'Auschwitz : la banalisation de l'horreur. Ce n'est pas en s'asseyant dans un baraquement fraîchement nettoyé, entouré de dizaines d'autres touristes babillant, que l'on peut éprouver la profondeur de la tragédie des camps nazis. Lire Primo Levi me semble bien plus efficace. Mais ce n'est certainement pas le même investissement.

22 avril 2008

Azar Nafisi - Lire Lolita à Téhéran

Je ne suis pas sûre d'être encore lue ici, mais à tout hasard : je viens de finir mes différents travaux de l'année (dont le mémoire : ouuaaaayy !) et je me suis dit que je pouvais bien vous livrer en pâture ma fiche de lecture, sur un bouquin qui concerne évidemment l'Iran, il y a des chances que vous l'appréciiez plus que mon cher prof de socio po... C'est vraiment un très bon roman, qui peut à mon avis plaire à tout le monde : aux amoureux de la littérature, aux curieux du monde arabo-musulman, aux athées convaincus, dont je suis, comme aux croyants éclairés de toute religion - seuls les ayatollahs et leurs amis doivent franchement détester cette histoire.

Ce roman à vocation autobiographique nous raconte l’aventure peu commune d’une professeur de littérature anglo-saxonne qui, après avoir dû démissionner de l’Université de Téhéran, décide de réunir chez elle sept de ses étudiantes pour étudier de grands classiques de la littérature occidentale. Cela se passe dans la République Islamique d’Iran, dans les années 1990, sous un régime où la liberté d’expression est plus que réduite, où l’Occident est sans cesse vilipendé comme la source de tous les maux, et où les œuvres littéraires incontournables de Nabokov, Austen ou Fitzgerald sont considérées comme hautement immorales.

A partir de cette expérience, Azar Nafisi propose une fresque d’une vie sous la République Islamique, de la Révolution jusqu’à la fin du 20e siècle ; la vie d’une femme, d’une femme professeur, et plus largement, d’une intellectuelle éprise d’une soif de culture qui ne peut se résoudre à la censure idéologique d’un régime qui n’admet d’autres valeurs que celles de la religion.

Nafisi structure son roman en quatre parties, associant chacune à une période différente, mais également, en amoureuse de la littérature, à une œuvre de fiction ou à un auteur sur lequel elle travaillait alors avec ses étudiants.

La première raconte son « séminaire », ce cours restreint aux allures clandestines qu’elle assure chez elle avec son groupe d’étudiantes choisies, ces élèves qu’elle a sélectionnées en fonction de leurs capacités et de leur intérêt pour la littérature, mais également pour leur ouverture d’esprit, malgré leurs différences idéologiques et de mode de vie. Le roman de Nabokov, Lolita, s’imprime en filigrane sur leur propre histoire : les étudiantes discutent, et expriment comment, chacune à leur manière, elle se sentent « prises au piège » de ce régime qui cherche à les façonner à son image du sexe féminin, en leur imposant ce moule universel qu’est le voile ; tout comme le personnage de Nabokov, Humbert, emprisonne Lolita dans l’image qu’il souhaite avoir d’elle, lui dérobant son existence, la contraignant à fuir pour lui échapper ; ce que la plupart des protagonistes vont être amenées à faire, s’exilant pour les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou encore le Canada.

L’auteur remonte ensuite dans le temps, avec Gatsby le magnifique, de Fitzgerald, pour illustrer le procès de la civilisation occidentale au sein de l’Université en révolution. Elle décrit l’époque trouble qui précède l’installation du régime islamique, les étudiants se constituant en diverses factions idéologiques : marxistes, islamistes, partisans de l’ancien régime. Ce chapitre montre l’ancrage profond du mouvement révolutionnaire dans le milieu universitaire, mobilisant la majorité de la population estudiantine, la divisant du même coup en courants divergents et fortement antagonistes. Il souligne le fait que la révolution de 1979 était à l’origine un mouvement de contestation pour un ordre nouveau, mais que les idées islamistes n’étaient pas pour autant majoritaires au sein des acteurs mobilisés. On sent que cette période est à la fois une période de fermeture, avec une illégitimité croissante touchant la culture occidentale, qui pèse sur les épaules de la narratrice très imprégnée de cette culture, et paradoxalement, une période où la liberté d’expression est à son paroxysme, ou les idées des uns et des autres peuvent s’exprimer et s’affronter librement, avec virulence, chose qui ne sera plus possible une fois le régime islamique installé.

La troisième partie raconte la période de guerre, qui est aussi celle d’un désenchantement ressenti par la narratrice. Cette guerre qui, à peu près incompréhensible pour beaucoup de ceux qui la vivent de l’intérieur, et qui vient paradoxalement renforcer le projet d’islamisation de la société, tout en rongeant peu à peu la population par la peur et le découragement qu’elle impose. L’auteur transmet son sentiment de désarroi, cette sensation persistante d’être une clandestine dans son propre pays, d’être profondément exclue de la société. Elle quitte d’abord son travail, ce qui peut être à la fois interprété comme une action de résistance ; mais c’est surtout l’expression d’une lassitude, d’une résignation, qu’elle finit par assumer lorsqu’elle retourne enseigner en acceptant de porter le voile, ce qu’elle n’avait jamais envisagé de faire auparavant. Mais sa passion pour son travail prend le dessus ; dans sa nouvelle université, elle doit maintenant justifier de façon permanente son choix d’enseigner des œuvres jugées « subversives » par le régime, auprès de certains étudiants. Elle reçoit en même temps l’approbation tacite de certains autres. La Daisy Miller d’Henry James sera au cœur de cette expérience, de cette ultime tentative d’adaptation : ce chapitre met en avant le courage que demande à un individu de se fondre dans le moule d’un régime qui a transformé radicalement son pays, pour continuer à exister tant bien que mal, alors qu’on est en désaccord avec ses principes.

Le chapitre suivant reprend le cours du séminaire, avec l’étude des œuvres de Jane Austen et particulièrement d’Orgueil et Préjugés. On sent alors s’amorcer un changement, dans l’attitude des jeunes filles et de leur professeur : le besoin de s’échapper, de liberté, de vivre autre chose et autrement. Beaucoup parlent de partir, d’autres envisagent de se marier, non sans difficulté. Leur détermination s’affirme peu à peu, non sans trouble et indécision, leurs chemins se préparent à être séparés, en accord avec leurs différences. On sent que c’est là leur vie d’adulte qui va véritablement commencer : la vie que l’on se choisit, le cadre dans lequel on veut inscrire le reste de son existence. Quel que soit l’âge des personnages, ce n’est pas tant lui qui compte, mais cet état de maturité particulière qui intervient après ces années vécues sous la république islamique, qu’elles atteignent ensemble.

L’histoire s’achève sur l’exil de l’auteur et de sa famille, et d’une partie de ses étudiantes. L’effort d’adaptation a semble-t-il échoué pour la plupart d’entre elles. Croyantes ou laïques, le régime et la vie qu’il a imposée semble ne convenir à aucune, et apparaît un peu comme une grande imposture, cette imposture d’un régime quasi-totalitaire qui, prétendant imposer un projet de société pour le bien de tous, ne parvient finalement qu’à détruire sans satisfaire personne.

Car c’est bien une forme de totalitarisme que ce roman nous décrit : il raconte comment le régime, conformément à sa prétention à régir l’espace privé et les mentalités des individus, y parvient dans une certaine mesure. L’auteur mentionne par exemple ce rêve qu’elle fait en commun avec ses étudiantes, où elle sort de chez elle en ayant oublié son voile, et prise de panique, cherche à fuir – comme nous pouvons rêver de nous retrouver complètement nus en public, honteux, ces femmes qui ne portent pourtant le voile que par obligation se sentiraient autant désarmées sans lui. Ou, plus éloquent encore, ce petit garçon confiant à ses parents qu’il a fait un « rêve illégal », où des hommes et des femmes s’embrassaient en public, exprimant son angoisse et sa culpabilité.

Ce caractère totalitaire se retrouve également dans la volonté de censure de la production culturelle par le régime, qui ne tolère que ce qui est conforme et respectueux de sa morale, sa vision des choses. En cela, il ambitionne de supprimer tout espace de contestation, d’expression d’idées alternatives, même à travers la fiction ; c’est une limitation de l’imagination même qui est visée. Or le rôle de la fiction est précisément celui-là : être une alternative à la réalité. Comme le dit justement une des étudiantes : « peut-on écrire un roman respectueux qui soit un bon roman ? »

Mais le roman mentionne également l’effet paradoxal induit par cette situation d’oppression totalisante : la valeur, la saveur qu’elle redonne aux petites choses qui de quotidiennes sont devenues illicites. Cela s’applique aussi bien aux grands chefs d’œuvre de la littérature occidentale qu’à un simple sandwich au jambon, à propos duquel un ami de la narratrice s’exclame : « Remercions la République islamique de nous avoir permis de redécouvrir et même de convoiter toutes ces choses que nous trouvions normal de toujours avoir à notre portée. »