Je ne suis pas sûre d'être encore lue ici, mais à tout hasard : je viens de finir mes différents travaux de l'année (dont le mémoire : ouuaaaayy !) et je me suis dit que je pouvais bien vous livrer en pâture ma fiche de lecture, sur un bouquin qui concerne évidemment l'Iran, il y a des chances que vous l'appréciiez plus que mon cher prof de socio po... C'est vraiment un très bon roman, qui peut à mon avis plaire à tout le monde : aux amoureux de la littérature, aux curieux du monde arabo-musulman, aux athées convaincus, dont je suis, comme aux croyants éclairés de toute religion - seuls les ayatollahs et leurs amis doivent franchement détester cette histoire.Ce roman à vocation autobiographique nous raconte l’aventure peu commune d’une professeur de littérature anglo-saxonne qui, après avoir dû démissionner de l’Université de Téhéran, décide de réunir chez elle sept de ses étudiantes pour étudier de grands classiques de la littérature occidentale. Cela se passe dans la République Islamique d’Iran, dans les années 1990, sous un régime où la liberté d’expression est plus que réduite, où l’Occident est sans cesse vilipendé comme la source de tous les maux, et où les œuvres littéraires incontournables de Nabokov, Austen ou Fitzgerald sont considérées comme hautement immorales.
A partir de cette expérience, Azar Nafisi propose une fresque d’une vie sous la République Islamique, de la Révolution jusqu’à la fin du 20e siècle ; la vie d’une femme, d’une femme professeur, et plus largement, d’une intellectuelle éprise d’une soif de culture qui ne peut se résoudre à la censure idéologique d’un régime qui n’admet d’autres valeurs que celles de la religion.
Nafisi structure son roman en quatre parties, associant chacune à une période différente, mais également, en amoureuse de la littérature, à une œuvre de fiction ou à un auteur sur lequel elle travaillait alors avec ses étudiants.
L’auteur remonte ensuite dans le temps, avec Gatsby le magnifique, de Fitzgerald, pour illustrer le procès de la civilisation occidentale au sein de l’Université en révolution. Elle décrit l’époque trouble qui précède l’installation du régime islamique, les étudiants se constituant en diverses factions idéologiques : marxistes, islamistes, partisans de l’ancien régime. Ce chapitre montre l’ancrage profond du mouvement révolutionnaire dans le milieu universitaire, mobilisant la majorité de la population estudiantine, la divisant du même coup en courants divergents et fortement antagonistes. Il souligne le fait que la révolution de 1979 était à l’origine un mouvement de contestation pour un ordre nouveau, mais que les idées islamistes n’étaient pas pour autant majoritaires au sein des acteurs mobilisés. On sent que cette période est à la fois une période de fermeture, avec une illégitimité croissante touchant la culture occidentale, qui pèse sur les épaules de la narratrice très imprégnée de cette culture, et paradoxalement, une période où la liberté d’expression est à son paroxysme, ou les idées des uns et des autres peuvent s’exprimer et s’affronter librement, avec virulence, chose qui ne sera plus possible une fois le régime islamique installé.
La troisième partie raconte la période de guerre, qui est aussi celle d’un désenchantement ressenti par la narratrice. Cette guerre qui, à peu près incompréhensible pour beaucoup de ceux qui la vivent de l’intérieur, et qui vient paradoxalement renforcer le projet d’islamisation de la société, tout en rongeant peu à peu la population par la peur et le découragement qu’elle impose. L’auteur transmet son sentiment de désarroi, cette sensation persistante d’être une clandestine dans son propre pays, d’être profondément exclue de la société. Elle quitte d’abord son travail, ce qui peut être à la fois interprété comme une action de résistance ; mais c’est surtout l’expression d’une lassitude, d’une résignation, qu’elle finit par assumer lorsqu’elle retourne enseigner en acceptant de porter le voile, ce qu’elle n’avait jamais envisagé de faire auparavant. Mais sa passion pour son travail prend le dessus ; dans sa nouvelle université, elle doit maintenant justifier de façon permanente son choix d’enseigner des œuvres jugées « subversives » par le régime, auprès de certains étudiants. Elle reçoit en même temps l’approbation tacite de certains autres. La Daisy Miller d’Henry James sera au cœur de cette expérience, de cette ultime tentative d’adaptation : ce chapitre met en avant le courage que demande à un individu de se fondre dans le moule d’un régime qui a transformé radicalement son pays, pour continuer à exister tant bien que mal, alors qu’on est en désaccord avec ses principes.
Le chapitre suivant reprend le cours du séminaire, avec l’étude des œuvres de Jane Austen et particulièrement d’Orgueil et Préjugés. On sent alors s’amorcer un changement, dans l’attitude des jeunes filles et de leur professeur : le besoin de s’échapper, de liberté, de vivre autre chose et autrement. Beaucoup parlent de partir, d’autres envisagent de se marier, non sans difficulté. Leur détermination s’affirme peu à peu, non sans trouble et indécision, leurs chemins se préparent à être séparés, en accord avec leurs différences. On sent que c’est là leur vie d’adulte qui va véritablement commencer : la vie que l’on se choisit, le cadre dans lequel on veut inscrire le reste de son existence. Quel que soit l’âge des personnages, ce n’est pas tant lui qui compte, mais cet état de maturité particulière qui intervient après ces années vécues sous la république islamique, qu’elles atteignent ensemble.
L’histoire s’achève sur l’exil de l’auteur et de sa famille, et d’une partie de ses étudiantes. L’effort d’adaptation a semble-t-il échoué pour la plupart d’entre elles. Croyantes ou laïques, le régime et la vie qu’il a imposée semble ne convenir à aucune, et apparaît un peu comme une grande imposture, cette imposture d’un régime quasi-totalitaire qui, prétendant imposer un projet de société pour le bien de tous, ne parvient finalement qu’à détruire sans satisfaire personne.
Car c’est bien une forme de totalitarisme que ce roman nous décrit : il raconte comment le régime, conformément à sa prétention à régir l’espace privé et les mentalités des individus, y parvient dans une certaine mesure. L’auteur mentionne par exemple ce rêve qu’elle fait en commun avec ses étudiantes, où elle sort de chez elle en ayant oublié son voile, et prise de panique, cherche à fuir – comme nous pouvons rêver de nous retrouver complètement nus en public, honteux, ces femmes qui ne portent pourtant le voile que par obligation se sentiraient autant désarmées sans lui. Ou, plus éloquent encore, ce petit garçon confiant à ses parents qu’il a fait un « rêve illégal », où des hommes et des femmes s’embrassaient en public, exprimant son angoisse et sa culpabilité.
Ce caractère totalitaire se retrouve également dans la volonté de censure de la production culturelle par le régime, qui ne tolère que ce qui est conforme et respectueux de sa morale, sa vision des choses. En cela, il ambitionne de supprimer tout espace de contestation, d’expression d’idées alternatives, même à travers la fiction ; c’est une limitation de l’imagination même qui est visée. Or le rôle de la fiction est précisément celui-là : être une alternative à la réalité. Comme le dit justement une des étudiantes : « peut-on écrire un roman respectueux qui soit un bon roman ? »
Mais le roman mentionne également l’effet paradoxal induit par cette situation d’oppression totalisante : la valeur, la saveur qu’elle redonne aux petites choses qui de quotidiennes sont devenues illicites. Cela s’applique aussi bien aux grands chefs d’œuvre de la littérature occidentale qu’à un simple sandwich au jambon, à propos duquel un ami de la narratrice s’exclame : « Remercions la République islamique de nous avoir permis de redécouvrir et même de convoiter toutes ces choses que nous trouvions normal de toujours avoir à notre portée. »


