J’ai un leitmotiv depuis quelque temps : on peut contrôler ses émotions. On peut être maître de soi tout le temps ; on peut ne pas s’écouter et ne pas se laisser glisser dans des tristesses vaines et larmoyantes. On peut. C’est difficile. Mais c’est possible. En réalité, pas tout n’est question de volonté mais beaucoup de choses. Il s’agit d’être rationnel, la condition préalable pour être fort. Etre triste en soi ne sert à rien, c’est proprement contre-productif et c’est à sens unique : on coule parce que quelque chose nous pousse vers le bas et plutôt que d’en prendre le contre-pied, on se laisse noyer, on accueille cette boule douloureuse qui remonte au fond de la gorge comme un petit animal apprivoisé. On prend son malheur entre ses bras et on le cajole. Ca peut durer des mois.
Pleurer semble soulager, les larmes sortent si facilement, mouillent harmonieusement les globes oculaires des paupières aux pupilles et nous donnent l’air de stars de cinéma l’espace de cinq minutes. Une fois qu’elles débordent de nos yeux, généralement on ne ressemble plus à rien. On respire mal, on n’arrive plus à s’exprimer correctement, on sanglote sans plus savoir pourquoi. D’ailleurs savoir pourquoi compte peu, arrivé à ce stade ; on a quitté le terrain de la rationalité depuis longtemps, on est passé sur la scène dramatique de la complaisance dans la douleur.
Certes il y a des souffrances qui méritent des larmes, qui ne sauraient les empêcher ne serait-ce que parce que l’on possède un fond d’humanité. Certaines, j’en conviens, mais bien peu en comparaison de toutes ces larmes versées en n’importe quels lieux et temps. Il est anormal de pleurer pour les garçons, paraît-il. Et norme sociale ou pas, peu le font. Du moins, pas en public, donc forcément moins, au su de tout le monde. Il est absolument admis que les filles pleurent quand elles souffrent. A tel point que si elles ne pleurent pas, on ne croira pas qu’elles sont réellement blessées. C’est idiot, mais c’est un fait. Testé : les autres vous traitent normalement, rationnellement, tant que vos yeux et vos joues sont secs. Même si vous avouez être triste à en crever, il essaieront de vous faire face avec des arguments logiques. Ils peuvent même être durs ou désagréables s’ils sont eux-mêmes de mauvaise humeur, ou peu enclins à être à l’écoute. Mais à partir du moment où de l’eau brille sous vos cils, et que votre voix se brouille, tout s’inverse. Le ton le plus acariâtre se muera en une tendresse plus ou moins mêlée de pitié. Même moins, je n’aime pas la pitié. Et cette expérience est toujours vraie. Si vous êtes une fille du moins, on ne prend votre tristesse au sérieux que si votre visage s’inonde. Personne ne songe à sonder les blessures muettes, comme on le ferait chez un garçon têtu et fermé. Si vous êtes à même de former la carapace, celle-ci sera belle et bien impénétrable.
En conclusion, il faut bien avouer que les larmes sont un moyen, même inconscient, de se faire plaindre, de s’attirer au moins de la compassion, de cesser toute hostilité, et de passer pour attendrir dans le rôle du faible qui a besoin d’être protégé. Et tout cela, on le fait instinctivement ; ce n’en est pas moins vrai.
J’ai remarqué quelque chose cependant - ça s’est vérifié pour moi, je serais mal placée pour en parler à la place des autres. Je ne pleure que pour des choses relativement tristes. Et pas lors des véritables tragédies, si rares qu’elles puissent être ; ces évènements qui vous laissent totalement anéanti, incapable presque de réaction et de décision, et qui impriment tout en silence le traumatisme un peu partout. Ca rejoint la vérité physiologique : quand la blessure est trop profonde, on ne la sent plus. Quand les nerfs sont sectionnés, la douleur s’estompe, mais le corps est alors plus vulnérable que jamais, inapte à se défendre contre ce qui l’agresse, parce qu’il l’ignore désormais. Cette section des nerfs est un dernier retranchement ; la métaphore peut s’appliquer aux douleurs psychologiques, je pense. La partie de notre cerveau qui vit la souffrance se déconnecte de celle qui réfléchit. La seconde ne plus venir au secours de la première ; celle-ci l’a, du moins provisoirement, mise hors service. Le temps peut-être transforme les entailles en cicatrices et la connexion se refait, on revit, on réapprend, et plus tard, on découvre où se cachent les séquelles du choc. Mais pendant tout ce temps-là, pas une larme ne se sera échappée. L’extérieur sera demeuré froid. Selon les situations, en fonction de si la tristesse est partagée ou non, on vous en blâmera ou on vous ignorera. Dans les deux cas, personne n’est là pour tendre la main, car la douleur, trop enfouie, n’est pas directement perceptible.
Il ne s’agit alors plus de contrôle de soi, mais d’impuissance. Cela aura l’apparence de la dignité, ce ne sera qu’une paralysie provisoire. Si elle dure trop longtemps, je crois qu’on peut ne jamais en guérir.
Pour en revenir au sujet de départ, la question est de savoir où trouver les ressources nécessaires pour combattre la tendance descendante et nager vers la surface avant d’être trop engloutie. Il faut trouver quelque chose de suffisamment gai, et de suffisamment proche, pour s’y accrocher. Il faut trouver quelque chose de gai, mais de non lié à la chose triste, et c’est bien cela le plus délicat. Quand l’instant va mal, plein de morceaux de passé semblent idylliques, et s’y raccrocher est plus qu’inutile, ce sont comme de grosses pierres qui filent encore plus vite vers le fond de l’eau. Trouver n’importe quoi d’autre : des perspectives sur un plan différent. C’est difficile. C’est une question de volonté.
Il faut savoir si l’on veut s’arrêter à pleurnicher sur un état de fait, souvent inchangeable, mais qui ne doit pas nécessairement nous arrêter. Aller de l’avant. Ouvrir des portes sans trop se soucier de celles qui ont pu se fermer. Et quand il s’agit d’au revoirs, apprendre que si l’on n’est pas capable de les prononcer, il faut au moins savoir les entendre.
Ce soir je n’ai pas mangé. C’est un premier signe que l’on va mal ; je vais essayer d’avaler la bestiole parasite qui coince mon oesophage, du riz et du poulet devraient la faire descendre, et moi, je vais remonter la première marche sur laquelle j’ai bêtement glissé.
Etrange, mais pour la première fois depuis longtemps, écrire m’a fait du bien.
