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06 septembre 2009

Simone de Beauvoir - Mémoires d'une jeune fille rangée

Qu'est-ce que j'ai exactement d'une jeune fille rangée ? Pas grand-chose, il me semble. Et pourtant, me voilà encore frappée à la lecture des mémoires de Simone de Beauvoir : j'y retrouve d'étranges similitudes, de cheminements de la raison et de la pensée communs.
J'ai été tout particulièrement frappée par ce passage, reproduit ci-dessous, où elle parle de ses attentes quant à "l'amour", ou plutôt, de son anticipation future des relations avec un époux hypothétique. Je me suis sentie un peu blessée et ridicule de sa sincérité à l'aveu de ce qu'elle décrit, et que je dois reconnaître avoir longtemps considéré comme un idéal : la nécessité d'un conjoint supérieur.

Bien que je crois m'être toujours (toujours, et même bien avant mon coming-out pseudo-féministe) défendue d'un tel souhait, le lire noir sur blanc m'a fait réaliser la prégnance qu'il avait longtemps eue, jusqu'à très récemment.
Niant cette envie de supériorité (encore plus depuis que, lisant des ouvrages tels que la domination masculine, cela reviendrait à m'avouer que je suis une femme moyenne reproduisant sans conscience critique, voire reconnaissant et désirant, l'inégalité qui perdure entre les sexes), je n'ai jamais vraiment pris le temps de m'interroger sur le pourquoi d'une telle envie.

Les raisons de Simone me conviennent en partie ; comme je dis souvent, il aura toujours fallu plus d'efforts et de persévérance à une femme pour atteindre une position sociale valorisée quelle qu'elle soit ; la facilité relative dont disposent les hommes font qu'un égal est, par la force des choses, un supérieur. Un semblable supérieur ; je suis touchée aussi par la notion de partage et de similitude qu'elle évoque, car je conçois, et cela encore, les choses de cette manière, bien que plus largement : il n'est pas de relation durable sans une base fondamentale solide et commune. Je ne suis plus depuis longtemps une adepte de "l'amour tombé du ciel". D'ailleurs, je ne considère pas que cela soit applicable uniquement au couple "amoureux" ; mais le préalable à toute relation intense et, je l'ai déjà dit, durable.

Cette explication m'a saisie par sa simplicité, me signifiant mon absence totale de réflexion à ce sujet. Cela dit, je ne pense pas que mes relations avec mes parents aient influencé de la même manière que celle qu'elle décrit cette pensée intime ; cette genèse différenciée m'apparaît comme encore plus signifiante : même s'il n'existe rien de concret, de marque tangible d'une différence entre les sexes dans l'éducation et le milieu familial, nous avons tous - je ne pense pas que ce soit seulement Simone et moi - une intuition profonde de cette inégalité qui perdure, et nous nous en accommodons toujours dans une certaine mesure, même quand elle nous révolte.

Enfin, si je dis m'être émancipée récemment de cette vision des choses, ce n'est nullement que je ne m'accommode plus ; c'est que j'ai été amenée à reconsidérer les modes de relations socialement offerts. Et à comprendre que le couple était quelque chose de très restreint, de très éloigné de l'idéal relationnel, nécessairement flou, que j'entrevois comme une recherche désespérée, mais permanente. Et donc aussi de l'idée de supériorité/infériorité qui reste accroché à ce modèle binaire et hétérosexuel. Et aussi, parce que j'ai appris, progressivement, que personne n'est supérieur ou inférieur, quand une certaine proximité appréciée s'installe réellement entre des personnes.

Mais quand même, Simone reste une sacrée découverte, à chaque fois.

"Moi je voulais qu’entre mari et femme tout fût mis en commun ; chacun devait remplir, en face de l’autre, ce rôle d’exact témoin que jadis j’avais attribué à Dieu. Cela excluait qu’on aimât quelqu’un de différent : je ne me marierais que si je rencontrais, plus accompli que moi, mon pareil, mon double.

Pourquoi réclamais-je qu’il me fût supérieur ? Je ne crois pas du tout que j’aie cherché en lui un succédané de mon père ; je tenais à mon indépendance ; j’exercerais un métier, j’écrirais, j’aurais une vie personnelle ; je ne m’envisageai jamais comme la compagne d’un homme : nous serions deux compagnons. Cependant, l’idée que je me faisais de notre couple fut indirectement influencée par les sentiments que j’avais portés à mon père. Mon éducation, ma culture, et la vision de la société, telle qu’elle était, me convainquait que les femmes appartiennent à une caste inférieure (…) ; le prestige paternel avait fortifié cette opinion : c’est en partie sur elle que je fondais mon exigence. Membre d’une espèce privilégiée, bénéficiant au départ d’une avance considérable, si dans l’absolu un homme ne valait pas plus que moi, je jugerais que, relativement, il valait moins : pour le reconnaître comme mon égal, il fallait qu’il me dépassât."

08 juin 2009

Colette - Le blé en herbe

Un gros coup de coeur, au sens fort : un livre dans lequel on plonge si intensément, qui réveille sans raison particulière - pas d'identification véritable, pas de morceaux de passés troublement reflétés - des émotions profondes mais fragiles, qu'il paraît difficile de pouvoir en dire quelque chose de conséquent, et qui ne briserait cette proximité magique et éphémèrement entrevue - un peu comme on craint de dénaturer ses rêves en tentant de les raconter, ce qui, à coup sûr, arrive...

Un livre qui vous partage entre l'envie de partager, comme toutes les belles choses y engagent, et l'envie de garder pour soi, un plaisir jaloux dont la pureté semble vulnérable à toute tentative d'expression, car forcément maladroite.
Alors, que dire du blé en herbe ? Un roman sur l'amour, évidemment. Sur le sentiment amoureux dans son intensité, ses faiblesses, ses contradictions et ses souffrances collatérales. Un roman sur l'adolescence, cette période forcément transitoire où l'on doit s'efforce de devenir, quelqu'en soit l'objet en complément. Un roman social, alors ? En filigrane, assurément. Une esquisse des trajectoires prédessinées de l'existence de chacun, et des quelques zones grises où est laissée la possibilité, toujours présente, de sortir des sentiers battus. Mais pas complètement ; une image de révolte, contre ce piètre état de fait, et une image de résignation ; non moins sage, et finalement non moins honorable.

J'aurais dû détester ce livre, certainement, ne serait-ce que pour les excessives références au "masculin" et au "féminin" (surtout), sans discussion, un trait d'écriture semblerait-il fait pour m'exaspérer. Pourquoi non ? Je dirais cette conscience, certes désabusée, en arrière-plan, du caractère non naturel de ces différences pourtant réelles car apprises - leur reconnaissance sans en nier la transgression.
Il y a plusieurs choses à dégager de la passion juvénile qui entraîne Philippe et Vinca. La fin de l'enfance ne signifie pas seulement la fin d'une certaine "innocence" et le passage à une vie d'adulte dûment codifiée ; elle signifie également un chemin partagé, relativement indifférencié, qui se sépare pour laisser place à deux voies radicalement différentes qu'ils devront suivre indépendamment : Philippe deviendra un homme, Vinca deviendra une femme, avec toutes les contraintes socialement attribuées à chacun de ces rôles non négociables.

Ce n'est pas qu'ils découvrent à présent, dans leur nouvelle chair d'adultes débutants, qu'ils éprouvent de l'amour l'un pour l'autre ; c'est qu'ils leur faut à présent s'aimer autrement, s'aimer un petit peu comme des étrangers, incorporer au sentiment né de longue date cette nouvelle dimension d'inégalité : le transformer pour pouvoir se faire face, chacun à sa place, alors que depuis si longtemps il ne s'était agi que d'avancer tranquillement, côte à côte, et confiants dans l'indestructibilité d'une telle relation.
Il y a désormais tout un monde entre Vinca et Philippe, un fossé qui creuse au milieu de celui qu'ils avaient construit sans vraiment s'en apercevoir. Le blé en herbe, ce n'est pas seulement cette idée qu'il n'est jamais trop tôt pour aimer, mais surtout celle de la nécessaire douleur de l'amour entre des êtres sommés de s'appréhender comme des étrangers, ne serait-ce qu'un peu.

Face à cette nouvelle réalité et aux auspices obscurs qu'elle laisse présager, il ne s'agit pas de fuir ni de tenter d'aller contre ; dans l'été finissant qui enveloppe la côte bretonne, les deux héros cherchent, à tâtons, une issue favorable à leurs tourments respectifs - il faut savoir s'en contenter : le bonheur est déjà passé, et le blé n'est herbe qu'une fois.

"Ils éprouvèrent un amer et identique consentement à distancer, dès les premiers mots de leur entretien, le lieu commun de la dispute et du mensonge. C’est le fait des héros, des comédiens et des enfants, de se sentir à l’aise sur un plan élevé. Ces enfants espérèrent follement qu’une douleur noble pouvait naître de l’amour." (Mon passage préféré...)

10 juillet 2008

Simone de Beauvoir - Le deuxième sexe

Eh oui, on s'en doutait, il fallait bien que je le lise un jour, celui-là ; et que j'en parle, cela va de soi. Mon année scolaire précocement terminée m'a laissé le loisir, entre deux appels infructueux aux agences d'interim, de m'attaquer aux gros pavés que sont souvent les grands classiques ; dont le tome II du deuxième sexe. J'avais lu le premier il y a quelque temps ; je l'ai trouvé, bien que très intéressant, plus difficile d'accès et moins percutant que ce deuxième, intitulé L'expérience vécue. De par ses nombreuses illustrations concrètes alliées à une expérience vécue et un argumentaire soigné sans être forcément polémique, ce dernier m'a enchantée. Le deuxième sexe a près de soixante ans et son auteur est morte l'année de ma naissance, et si nul ne peut nier que depuis la condition féminine, du moins en Occident, a considérablement évolué depuis, il n'en reste pas moins que cet essai pointe du doigt un certain nombre de comportements, d'us et de coutumes qui font et faisaient des femmes ce qu'elles étaient et sont, constituant toujours, sous une forme atténuée, la trame de notre société patriarcale contemporaine. J'ai donc choisi de vous faire partager quelques passages illustrant cette pertinence qui demeure.

De l’éducation des futures femmes, p.30
Ainsi, les femmes, quand une enfant leur est confiée, s’attachent, avec un zèle ou l’arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles. Et même une mère généreuse, qui cherche sincèrement le bien de son enfant, pensera d’ordinaire qu’il est plus prudent de faire d’elle une « vraie femme » puisque c’est ainsi que la société l’accueillera le plus aisément. On lui donne donc pour amies d’autres petites filles, on la confie à des professeurs féminins, on lui choisit des livres et des jeux qui l’initient à sa destinée, on lui déverse dans les oreilles les trésors de la sagesse féminine, on lui propose des vertus féminines, on lui enseigne la cuisine, la couture, le ménage en même temps que la toilette, le charme, la pudeur ; on l’habille avec des vêtements incommodes et précieux dont il lui faut être soigneuse, on la coiffe de façon compliquée, on lui impose des règles de maintien : tiens toi droite, ne marche pas comme un canard ; pour être gracieuse, elle devra réprimer ses mouvements spontanés, on lui demande de ne pas prendre des allures de garçon manqué, on lui défend les exercices violents, on lui interdit de se battre : bref, on l’engage à devenir, comme ses aînées, une servante et une idole. Aujourd’hui, grâce aux conquêtes du féminisme, il devient de plus en plus normal de l’encourager à faire des études, à s’adonner aux sports ; mais on lui pardonne plus volontiers qu’un garçon d’y mal réussir ; on lui rend plus difficile la réussite en exigeant d’elle un autre genre d’accomplissement : du moins veut-on qu’elle soit aussi une femme, qu’elle ne perde pas sa féminité.

Humanité, féminité, virilité, p.195
L’homme représente aujourd’hui le positif et le neutre, c’est-à-dire le mâle et l’être humain, tandis que la femme est seulement le négatif, la femelle. Chaque fois qu’elle se conduit en être humain, on déclare donc qu’elle s’identifie au mâle. Ses activités sportives, politiques, intellectuelles sont interprétées comme une « protestation virile » ; on refuse de tenir compte des valeurs vers lesquelles elle se transcende, ce qui conduit évidemment à considérer qu’elle fait le choix inauthentique d’une attitude subjective. Le grand malentendu sur lequel repose ce système d’interprétation, c’est qu’on admet qu’il est naturel pour l’être humain femelle de faire de soi une femme féminine : il ne suffit pas d’être une hétérosexuelle, ni même une mère, pour réaliser cet idéal ; la « vraie femme » est un produit artificiel que la civilisation fabrique comme naguère on fabriquait des castrats ; ses prétendus « instincts » de coquetterie, de docilité, lui sont insufflés comme à l’homme l’orgueil phallique ; il n’accepte pas toujours sa vocation virile ; elle a de bonnes raisons pour accepter moins docilement encore celle qui lui est assignée.

Le dilemme de la femme indépendante, p.594
Si la femme indépendante, et surtout l’intellectuelle, a du mal à plaire, c’est qu’elle n’est pas comme ses petites sœurs esclaves une pure volonté de plaire ; le désir de séduire, si vif qu’il soit, n’est pas descendu au fond de ses os ; dès qu’elle se sent maladroite, elle s’irrite de sa servilité ; elle veut prendre sa revanche en jouant le jeu avec des armes masculines : elle parle au lieu d’écouter, elle étale des pensées subtiles, des émotions inédites ; elle contredit son interlocuteur au lieu de l’approuver, elle essaie de prendre le dessus sur lui. Mais l’attitude de défi agace les hommes plus souvent qu’elle ne les domine ; ce sont eux d’ailleurs qui l’attirent par leur propre défiance ; s’ils acceptaient d’aimer au lieu d’une esclave une semblable – comme le font d’ailleurs ceux d’entre eux qui sont à la fois dénués d’arrogance et de complexe d’infériorité – les femmes seraient beaucoup moins hantées par le souci de leur féminité ; elles y gagneraient du naturel, de la simplicité, et elles se retrouveraient femmes sans tant de peine puisque, après tout, elles le sont.

De la crainte de l’universalité, p.649
En tous cas, objecteront certains, si un tel monde est possible [une égalité réelle entre hommes et femmes], il n’est pas désirable. Quand la femme sera « la même » que son mâle, la vie perdra « son sel poignant ». Cet argument non plus n’est pas nouveau : ceux qui ont intérêt à perpétuer le présent versent toujours des larmes sur le mirifique passé qui va disparaître sans accorder un sourire au jeune avenir. Il est vrai qu’en supprimant les marchés d’esclaves on a assassiné les grandes plantations si magnifiquement parées d’azalées et de camélias, on a miné toute la délicate civilisation sudiste ; et il y a un certain « charme féminin » qui menace lui aussi de tomber en poussière. Quand elle s’exhibe dans sa splendeur, la « femme charmante » (…) est un prodige vers lequel les hommes tendent leurs mains avides ; mais dès qu’ils s’en saisissent, celui-ci s’évanouit. Un si fugitif miracle – et si rare – mérite-t-il qu’on perpétue une situation qui est néfaste pour les deux sexes ? (…)
Le fait est que ce sacrifice paraît aux hommes singulièrement lourd : (…) pris entre le silence de la nature et la présence exigeante d’autres libertés, un être qui soit à la fois leur semblable et une chose passive est un grand trésor ; la figure sous laquelle ils perçoivent leur compagne peut bien être mythique,, les expériences dont elle est la source ou le prétexte n’en sont pas moins réelles ; que la dépendance, l’infériorité, le malheur féminins lui donnent leur caractère singulier, il ne peut être question de le nier ; assurément l’autonomie de la femme, si elle épargne aux mâles bien des ennuis, leur déniera aussi maintes facilités ; assurément il est certaines manières de vivre l’aventure sexuelle qui seront perdues dans le monde de demain : mais cela ne signifie pas que l’amour, le bonheur, la poésie, le rêve en seront bannis.

22 avril 2008

Azar Nafisi - Lire Lolita à Téhéran

Je ne suis pas sûre d'être encore lue ici, mais à tout hasard : je viens de finir mes différents travaux de l'année (dont le mémoire : ouuaaaayy !) et je me suis dit que je pouvais bien vous livrer en pâture ma fiche de lecture, sur un bouquin qui concerne évidemment l'Iran, il y a des chances que vous l'appréciiez plus que mon cher prof de socio po... C'est vraiment un très bon roman, qui peut à mon avis plaire à tout le monde : aux amoureux de la littérature, aux curieux du monde arabo-musulman, aux athées convaincus, dont je suis, comme aux croyants éclairés de toute religion - seuls les ayatollahs et leurs amis doivent franchement détester cette histoire.

Ce roman à vocation autobiographique nous raconte l’aventure peu commune d’une professeur de littérature anglo-saxonne qui, après avoir dû démissionner de l’Université de Téhéran, décide de réunir chez elle sept de ses étudiantes pour étudier de grands classiques de la littérature occidentale. Cela se passe dans la République Islamique d’Iran, dans les années 1990, sous un régime où la liberté d’expression est plus que réduite, où l’Occident est sans cesse vilipendé comme la source de tous les maux, et où les œuvres littéraires incontournables de Nabokov, Austen ou Fitzgerald sont considérées comme hautement immorales.

A partir de cette expérience, Azar Nafisi propose une fresque d’une vie sous la République Islamique, de la Révolution jusqu’à la fin du 20e siècle ; la vie d’une femme, d’une femme professeur, et plus largement, d’une intellectuelle éprise d’une soif de culture qui ne peut se résoudre à la censure idéologique d’un régime qui n’admet d’autres valeurs que celles de la religion.

Nafisi structure son roman en quatre parties, associant chacune à une période différente, mais également, en amoureuse de la littérature, à une œuvre de fiction ou à un auteur sur lequel elle travaillait alors avec ses étudiants.

La première raconte son « séminaire », ce cours restreint aux allures clandestines qu’elle assure chez elle avec son groupe d’étudiantes choisies, ces élèves qu’elle a sélectionnées en fonction de leurs capacités et de leur intérêt pour la littérature, mais également pour leur ouverture d’esprit, malgré leurs différences idéologiques et de mode de vie. Le roman de Nabokov, Lolita, s’imprime en filigrane sur leur propre histoire : les étudiantes discutent, et expriment comment, chacune à leur manière, elle se sentent « prises au piège » de ce régime qui cherche à les façonner à son image du sexe féminin, en leur imposant ce moule universel qu’est le voile ; tout comme le personnage de Nabokov, Humbert, emprisonne Lolita dans l’image qu’il souhaite avoir d’elle, lui dérobant son existence, la contraignant à fuir pour lui échapper ; ce que la plupart des protagonistes vont être amenées à faire, s’exilant pour les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou encore le Canada.

L’auteur remonte ensuite dans le temps, avec Gatsby le magnifique, de Fitzgerald, pour illustrer le procès de la civilisation occidentale au sein de l’Université en révolution. Elle décrit l’époque trouble qui précède l’installation du régime islamique, les étudiants se constituant en diverses factions idéologiques : marxistes, islamistes, partisans de l’ancien régime. Ce chapitre montre l’ancrage profond du mouvement révolutionnaire dans le milieu universitaire, mobilisant la majorité de la population estudiantine, la divisant du même coup en courants divergents et fortement antagonistes. Il souligne le fait que la révolution de 1979 était à l’origine un mouvement de contestation pour un ordre nouveau, mais que les idées islamistes n’étaient pas pour autant majoritaires au sein des acteurs mobilisés. On sent que cette période est à la fois une période de fermeture, avec une illégitimité croissante touchant la culture occidentale, qui pèse sur les épaules de la narratrice très imprégnée de cette culture, et paradoxalement, une période où la liberté d’expression est à son paroxysme, ou les idées des uns et des autres peuvent s’exprimer et s’affronter librement, avec virulence, chose qui ne sera plus possible une fois le régime islamique installé.

La troisième partie raconte la période de guerre, qui est aussi celle d’un désenchantement ressenti par la narratrice. Cette guerre qui, à peu près incompréhensible pour beaucoup de ceux qui la vivent de l’intérieur, et qui vient paradoxalement renforcer le projet d’islamisation de la société, tout en rongeant peu à peu la population par la peur et le découragement qu’elle impose. L’auteur transmet son sentiment de désarroi, cette sensation persistante d’être une clandestine dans son propre pays, d’être profondément exclue de la société. Elle quitte d’abord son travail, ce qui peut être à la fois interprété comme une action de résistance ; mais c’est surtout l’expression d’une lassitude, d’une résignation, qu’elle finit par assumer lorsqu’elle retourne enseigner en acceptant de porter le voile, ce qu’elle n’avait jamais envisagé de faire auparavant. Mais sa passion pour son travail prend le dessus ; dans sa nouvelle université, elle doit maintenant justifier de façon permanente son choix d’enseigner des œuvres jugées « subversives » par le régime, auprès de certains étudiants. Elle reçoit en même temps l’approbation tacite de certains autres. La Daisy Miller d’Henry James sera au cœur de cette expérience, de cette ultime tentative d’adaptation : ce chapitre met en avant le courage que demande à un individu de se fondre dans le moule d’un régime qui a transformé radicalement son pays, pour continuer à exister tant bien que mal, alors qu’on est en désaccord avec ses principes.

Le chapitre suivant reprend le cours du séminaire, avec l’étude des œuvres de Jane Austen et particulièrement d’Orgueil et Préjugés. On sent alors s’amorcer un changement, dans l’attitude des jeunes filles et de leur professeur : le besoin de s’échapper, de liberté, de vivre autre chose et autrement. Beaucoup parlent de partir, d’autres envisagent de se marier, non sans difficulté. Leur détermination s’affirme peu à peu, non sans trouble et indécision, leurs chemins se préparent à être séparés, en accord avec leurs différences. On sent que c’est là leur vie d’adulte qui va véritablement commencer : la vie que l’on se choisit, le cadre dans lequel on veut inscrire le reste de son existence. Quel que soit l’âge des personnages, ce n’est pas tant lui qui compte, mais cet état de maturité particulière qui intervient après ces années vécues sous la république islamique, qu’elles atteignent ensemble.

L’histoire s’achève sur l’exil de l’auteur et de sa famille, et d’une partie de ses étudiantes. L’effort d’adaptation a semble-t-il échoué pour la plupart d’entre elles. Croyantes ou laïques, le régime et la vie qu’il a imposée semble ne convenir à aucune, et apparaît un peu comme une grande imposture, cette imposture d’un régime quasi-totalitaire qui, prétendant imposer un projet de société pour le bien de tous, ne parvient finalement qu’à détruire sans satisfaire personne.

Car c’est bien une forme de totalitarisme que ce roman nous décrit : il raconte comment le régime, conformément à sa prétention à régir l’espace privé et les mentalités des individus, y parvient dans une certaine mesure. L’auteur mentionne par exemple ce rêve qu’elle fait en commun avec ses étudiantes, où elle sort de chez elle en ayant oublié son voile, et prise de panique, cherche à fuir – comme nous pouvons rêver de nous retrouver complètement nus en public, honteux, ces femmes qui ne portent pourtant le voile que par obligation se sentiraient autant désarmées sans lui. Ou, plus éloquent encore, ce petit garçon confiant à ses parents qu’il a fait un « rêve illégal », où des hommes et des femmes s’embrassaient en public, exprimant son angoisse et sa culpabilité.

Ce caractère totalitaire se retrouve également dans la volonté de censure de la production culturelle par le régime, qui ne tolère que ce qui est conforme et respectueux de sa morale, sa vision des choses. En cela, il ambitionne de supprimer tout espace de contestation, d’expression d’idées alternatives, même à travers la fiction ; c’est une limitation de l’imagination même qui est visée. Or le rôle de la fiction est précisément celui-là : être une alternative à la réalité. Comme le dit justement une des étudiantes : « peut-on écrire un roman respectueux qui soit un bon roman ? »

Mais le roman mentionne également l’effet paradoxal induit par cette situation d’oppression totalisante : la valeur, la saveur qu’elle redonne aux petites choses qui de quotidiennes sont devenues illicites. Cela s’applique aussi bien aux grands chefs d’œuvre de la littérature occidentale qu’à un simple sandwich au jambon, à propos duquel un ami de la narratrice s’exclame : « Remercions la République islamique de nous avoir permis de redécouvrir et même de convoiter toutes ces choses que nous trouvions normal de toujours avoir à notre portée. »

15 août 2007

Virginie Despentes - King Kong Théorie

Le bouquin est parti sur un registre un peu trop trashy pour que je puisse y voir une soeur de pensée. En clair, j’avais d’ores et déjà perdu le plaisir de lire un auteur avec qui j’aurais été miraculeusement d’accord. Mais je suis bien vite sortie de ce registre de qui-a-tort-et-qui-a-raison. Car malgré une tendance certaine à la provocation, son angle de vue radical est véritablement intéressant. Il y a du nouveau : j’ai envisagé différemment, en lisant ce livre, des thèmes qu’il me semblait avoir déjà tellement fouillés que le tour en était fait.
Et elle se donne, Virginie, quoiqu’on pense d’elle et de ses convictions. Elle se donne, à fond, d’ailleurs comme les gens qui se savent initier une bataille, comme ceux qui sont conscients des critiques à venir et prêts à se faire détester. C’est violent mais beau. Elle assène ses phrases et ses comme des coups de marteau. Le passage, assez long, que j’ai choisi, l’illustre plutôt bien. Et il résulte aussi, de ce trop crûment parler, un certain soulagement : la désacralisation des mots... qui attaque frontalement tout ce qui relève vaguement de la honte et du tabou. Et parfois même, le trashy poussé vire presque à l’humour...
Pas du 100% mais... chapeau. Curieuse voire avide d’en discuter.

Voiture de trois lascars, blancs, typiques banlieusards de l'époque, bières, pétards, il est question de Renaud, le chanteur. Comme ils sont trois, dans un premier temps, on refuse de monter avec eux. Ils se donnent la peine d'être vraiment sympas, de faire des blagues et de discuter. Ils nous convainquent que c'est trop bête d'attendre à l'ouest de Paris alors qu'ils pourraient nous dropper à l'est, là où ce sera plus facile de trouver quelqu'un. Et on monte dans la voiture. Des deux filles, je suis celle qui a le plus bourlingué, la plus grande gueule, celle qui décide qu'on peut y aller. Au moment où les portières claquent, cependant, on sait déjà que c'est une connerie. Mais au lieu de hurler "on descend" les quelques mètres où il est encore temps, on se dit chacune dans notre coin qu'il faut arrêter de paranoïer et de voir des violeurs partout. Ca fait plus d'une heure qu'on parle avec eux, ils ont juste l'air de branleurs, amusants, vraiment pas agressifs. Cette proximité, depuis, parmi les choses indélébiles : corps d'hommes dans un lieu clos où on est enfermées, avec eux, mais pas semblables à eux. Jamais semblables, avec nos corps de femmes. Jamais en sécurité, jamais les mêmes qu'eux. Nous sommes du sexe de la peur, de l'humiliation, le sexe étranger. C'est sur cette exclusion de nos corps que se construisent les virilités, leur fameuse solidarité masculine, c'est dans ces moments qu'elle se noue. Un pacte reposant sur notre infériorité. Leurs rires de mecs, entre eux, le rire du plus fort, en nombre.
Pendant que ça se passe, ils font semblant de ne pas savoir exactement ce qui se passe ; parce qu’on est en minijupe une cheveux verts l’autre orange, forcément on « baise comme des lapins », donc le viol en train de se commettre n’en est pas un. Comme pour la plupart des viols, j’imagine. J’imagine que, depuis, aucun de ces trois types ne s’identifie comme violeur. Car ce qu’ils ont fait, eux, c’est autre chose. A trois avec un fusil contre deux filles qu’ils ont cognées jusqu’à les faire saigner : pas du viol. La preuve : si on avait vraiment tenu à ne pas se faire violer, on aurait préféré mourir, ou on aurai réussi à les tuer. Celles à qui ça arrive, du point de vue des agresseurs, d’une manière ou d’une autre ils s’arrangent pour le croire, tant qu’elles s’en sortent vivantes, c’est que ça ne leur déplaisait pas tant que ça. (...) Les hommes continuent de faire ce que les femmes ont appris à faire pendant des siècles : appeler ça autrement, broder, s’arranger, surtout ne pas utiliser le mot pour décrire ce qu’ils ont fait. Ils ont « un peu forcé » une fille, ils ont « un peu déconné », elle était « trop bourrée » ou bien c’était une nymphomane qui faisait semblant de ne pas vouloir : mais si ça a pu se faire, c’est qu’au fond la fille était consentante. Qu’il y ait eu besoin de la frapper (…) de s’y prendre à plusieurs pour la contraindre, qu’elle chiale avant pendant et après n’y change rien, dans la plupart des cas, le violeur s’arrange avec sa conscience, juste une salope qui ne s'assume pas et qu'il a suffi de savoir convaincre. A moins que ça ne soit difficile à porter, aussi, de l'autre côté. On n'en sait rien, ils n'en parlent pas.
Il n'y a vraiment que les psychopathes graves, violeurs en série qui découpent les chattes à coups de tessons de bouteilles, ou pédophiles s'attaquant aux petites filles, qu'on identifie en prison. Car les hommes condamnent le viol. Ce qu'ils pratiquent, c'est toujours autre chose.


En 1990, (...) une certaine Camille Paglia écrit un article qui m’interpelle et commence par me faire rigoler, dans lequel elle décrit l’effet que lui font les footballeurs sur terrain, fascinantes bêtes de sexe pleines d’agressivité. Elle commençait son papier sur toute cette rage guerrière et à quel point ça lui plaisait, cet étalage de sueur et de cuisses musclées en action. Ce qui, de fil en aiguille, l’amenait au sujet du viol. J’ai oublié ses termes exacts. Mais, en substance : « C'est un risque inévitable, c'est un risque que les femmes doivent prendre en compte et accepter de courir si elles veulent circuler librement. Si ça t'arrive, remets-toi debout, dust yourself et passe à autre chose. Et si ça te fait trop peur, il faut rester chez maman et t'occuper de faire ta manucure. » Ca m’a révoltée, sur le coup. Haut-le-coeur de défense.(...)
Depuis plus rien n’a jamais été cloisonné, comme avant. Penser pour la première fois le viol de façon nouvelle. (...) Pour la première fois, quelqu’un valorisait la faculté de s’en remettre, plutôt que de s’étendre complaisamment sur le florilège des traumas. Dévalorisation du viol, de sa portée, de sa résonance. Ca n’annulait rien à ce qui s’était passé, ça n’effaçait rien de ce qu’on avait appris cette nuit-là. (...) Paglia nous permettait de nous imaginer en guerrières, non plus responsables personnellement de ce qu’elles avaient bien cherché, mais victimes ordinaires de ce qu’il faut s’attendre à endurer si on est femme et qu’on veut s’aventurer à l’extérieur. Elle était la première à sortir le viol du cauchemar absolu, du non-dit, de ce qui ne doit surtout jamais arriver. Elle en faisait une circonstance politique, quelque chose qu’on devait apprendre à encaisser. Paglia changeait tout : il ne s’agissait plus de nier, ni de succomber, il s’agissait de faire avec.


Quand le film Baise-moi a été retiré de l’affiche, beaucoup de femmes ont tenu à affirmer publiquement : « Quelle horreur, il ne faudrait surtout pas croire que la violence est une solution contre le viol. » Ah bon ? On n’entend jamais parler dans les faits divers de filles, seules ou en bandes, qui arrachent des bites avec les dents pendant les agressions, qui retrouvent les agresseurs pour leur faire la peau, ou leur mettre une trempe. Ca n’existe, pour l’instant, que dans les films réalisés par des hommes. (...) Le message qu’ils nous font passer est clair : comment ça se fait que vous ne vous défendez pas plus brutalement ? Ce qui est étonnant, effectivement, c'est qu'on ne réagisse pas comme ça. Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux femmes à ne pas se défendre. Comme d'habitude, double contrainte : nous faire savoir qu'il n'y a rien de plus grave, et en même temps, qu'on ne doit ni se défendre, ni se venger. Souffrir, et ne rien pouvoir faire d'autre.
Mais des femmes sentent la nécessité de l’affirmer encore : la violence n’est pas une solution. Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions « masculines », et comprendre ce que « non » veut dire. J'aurais préféré, cette nuit-là, être capable de sortir de ce qu'on a inculqué à mon sexe, et les égorger tous, un par un. Plutôt que vivre en étant cette personne qui n'ose pas se défendre, parce qu'elle est une femme, que la violence n'est pas son territoire, et que l'intégrité physique du corps d'un homme est plus importante que celle d'une femme.

Pendant ce viol, j’avais dans la poche de mon Teddy rouge et blanc un cran d’arrêt (...) que je brandissais assez facilement, en ces temps globalement confus. Je m’y étais attachée, à ma façon j’avais appris à m’en servir. Cette nuit-là, il est resté planqué dans ma poche et la seule pensée que j’ai eue à propos de cette lame était : pourvu qu’ils ne la trouvent pas, pourvu qu’ils ne décident pas de jouer avec. Je n’ai même pas pensé à m’en servir. Du moment que j’avais compris ce qui nous arrivait, j’étais convaincue qu’ils étaient les plus forts. Une question de mental. Je suis convaincue depuis que s’il s’était agi de nous faire voler nos blousons, ma réaction aurait été différente. Je n’étais pas téméraire, mais volontiers inconsciente. Mais à ce moment précis, je me suis sentie femme, salement femme, comme je ne l’avais jamais senti, comme je ne l’ai plus jamais senti. Défendre ma propre peau ne me permettait pas de blesser un homme. Je crois que j’aurais réagi de la même façon s’il n’y avait eu qu’un seul garçon contre moi. C’est le projet du viol qui refaisait de moi une femme, quelqu’un d’essentiellement vulnérable. (...) Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisses de force, alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. Et je suis surtout folle de rage de ce qu’en face de trois hommes, une carabine et piégée dans une forêt dont on ne peut s’échapper en courant, je me sente encore aujourd’hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous défendre avec un petit couteau.

A la fin, il y en a un qui trouve cette lame, il la montre aux autres, sincèrement surpris que je ne l’aie pas sortie. « Alors, c’est que ça lui plaisait ». Les hommes, en toute sincérité, ignorent à quel point le dispositif d'émasculation des filles est imparable, à quel point tout est scrupuleusement organisé pour garantir qu'ils triomphent sans risquer grand chose, quand ils s'attaquent à des femmes. Ils croient, benoîtement, que leur supériorité est due à leur grande force. Ca ne les dérange pas de se battre carabine contre cran d'arrêt. Ils estiment le combat égalitaire les bienheureux crétins. C'est tout le secret de leur tranquillité d'esprit.

C'est étonnant qu'en 2006, alors que tant de monde se promène avec de minuscules ordinateurs cellulaires en poche, appareils photo, téléphones, répertoires, musique, il n'existe pas le moindre objet qu'on puisse se glisser dans la chatte quand on sort faire un tour dehors, et qui déchiquetterait la queue du premier connard qui s'y glisse. Peut-être que rendre le sexe féminin inaccessible par la force n'est pas souhaitable. Il faut que ça reste ouvert, et craintif, une femme. Sinon, qu'est-ce qui définirait la masculinité ?


Quand le garçon se retourne et déclare « fini de rire » en me collant la première beigne, ça n’est pas la pénétration qui me terrorise, mais l’idée qu’ils vont nous tuer. (...) De la peur de la mort, je me souviens précisément. Cette sensation blanche, une éternité, ne plus rien être, déjà plus rien. (...) C’est la possibilité de la mort, la proximité de la mort, la soumission à la haine déshumanisée des autres, qui rend cette nuit indélébile. Pour moi, le viol, avant tout, a cette particularité : il est obsédant. J’y reviens, tout le temps. Depuis vingt ans, chaque fois que je crois en avoir fini avec ça, j’y reviens. Pour en dire des choses différentes, contradictoires. J’imagine toujours pouvoir un jour en finir avec ça. Liquider l’évènement, le vider, l’épuiser.

Impossible. Il est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est en même temps ce qui me défigure, et ce qui me constitue.

(Plus que tout, je trouve cette dernière phrase très, très juste.)


23 février 2007

Pierre Bourdieu - La domination masculine

J'essaie ici d'initier une série ; qui consistera, tout simplement, à faire partager quelques morceaux choisis de certaines de mes lectures, à raison d'un article par mois, à peu près. J'essaierai également de varier les thèmes et les genres, et je vous invite évidemment à discuter les idées présentées. Je commence donc ici par un ouvrage qu'il m'a particulièrement plu de découvrir, "la domination masculine" de l'éminent sociologue Pierre Bourdieu. On comprendra aisément que ce titre ait attiré ma curiosité... Mais j'ai cependant vraiment fait une découverte au cours de ce relativement court essai. Bourdieu y met l'accent sur la domination "symbolique", ces petites choses, petits marques et petits actes qui font partie de l'environnement social, que l'on ne remarque pas, et qui créent pourtant le "climat" de cette domination, si l'on me permet l'usage de cette métaphore météorologique. En quelque sorte, ce qu'il décrit et explicite a été pour moi comme la révélation de quelque chose qu'il me semblait percevoir de loin, mais que je ne pouvais exprimer assez rationnellement pour pouvoir le transmettre ; des éléments de réalités qui me semblaient incohérents ou gênants, mais qu'il était difficile de relier à des expressions concrètes et extrêmes d'oppression des femmes, comme les violences domestiques, agressions, etc. En cela la vision de Bourdieu, son cheminement tortueux mais ne perdant jamais de vue une direction précise et réfléchie, m'a plutôt enchantée. Ce passage que j'ai sélectionné traite d'un aspect de la domination masculine que j'ai trouvé intéressant, parce que généralement sous-estimé dans son importance en matière de rapports sociaux : le rapport des femmes à leur corps, à leur apparence, en relation avec l'importance extrême qui est socialement accordée à cette apparence. La seconde partie évoque une distorsion de ce rapport dans le milieu sportif, et s'incsrit en quelque sorte comme un complément d'idée à mon article du mois dernier. Des éléments sur l'ouvrage et la manière dont il a été reçu seront disponibles en liens dans la colonne de gauche ; place à la lecture, donc.

"La domination masculine, qui constitue les femmes en objets symboliques, dont l’être (esse) est un être-perçu (percipi), a pour effet de les placer dans un état permanent d’insécurité corporelle ou, mieux, de dépendance symbolique : elles existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles soient « féminines », c’est-à-dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues, voire effacées. Et la prétendue « féminité » n’est souvent pas autre chose qu’une forme de complaisance à l’égard des attentes masculines, réelles ou supposées, notamment en matière d’agrandissement de l’ego. En conséquence, le rapport de dépendance à l’égard des autres (et pas seulement les hommes) tend à devenir constitutif de leur être.

Cette hétéronomie est le principe de dispositions comme le désir d’attirer l’attention et de plaire, désigné parfois comme coquetterie, ou à la propension à attendre beaucoup de l’amour, seul capable, comme le dit Sartre, de procurer le sentiment d’être justifié dans les particularités les plus contingentes de son être, et d’abord de son corps. Sans cesse sous le regard des autres, elles sont condamnées à éprouver constamment l’écart entre le corps réel, auquel elles sont enchaînées, et le corps idéal dont elle travaillent sans relâche à se rapprocher. Ayant besoin du regard d’autrui pour se constituer, elles sont continûment orientées dans leur pratique par l’évaluation anticipée du prix que leur apparence corporelle, leur manière de tenir leur corps et de le présenter, pourra recevoir (de là une propension plus ou moins marquée à l’auto-dénigrement et à l’incorporation du jugement social sous forme de gêne corporelle ou de timidité).

C’est dans la petite bourgeoisie, qui, du fait de sa position dans l’espace social, est spécialement exposée à tous les effets de l’anxiété à l’égard du regard social, que les femmes atteignent la forme extrême de l’aliénation symbolique. (C’est-à-dire que les effets de la position sociale peuvent, en certains cas, comme ici, renforcer les effets du genre ou, en d’autres cas, les atténuer, sans jamais, semble-t-il, les annuler.) A contrario, la pratique intensive d’un sport détermine chez les femmes une profonde transformation de l’expérience subjective et objective du corps : cessant d’exister seulement pour autrui ou, ce qui revient au même, pour le miroir (instrument qui permet non seulement de se voir mais d’essayer de voir comment on est vu et de se donner à voir comme on entend être vu), d’être seulement une chose faite pour être regardée ou qu’il faut regarder en vue de la préparer à être regardée, il se converti de corps pour autrui en corps pour soi, de corps passif et agi en corps actif et agissant ; cependant que, aux yeux des hommes, celles qui, rompant la relation tacite de disponibilité, se réapproprient en quelque sorte leur image corporelle, et, du même coup, leur corps, apparaissent comme non « féminines », voire comme lesbiennes - l’affirmation de l’indépendance intellectuelle, qui se traduit aussi dans des manifestations corporelles, produisant des effets tout à fait semblables. Plus généralement, l’accès au pouvoir, quel qu’il soit, place les femmes en situation de double-bind : si elles agissent comme des hommes, elles s’exposent à perdre les attributs obligés de la « féminité » et elles mettent en question le droit naturel des hommes aux positions de pouvoir ; si elles agissent comme des femmes, elles paraissent incapables et inadaptées à la situation. Ces attentes contradictoires ne font que prendre le relais de celles auxquelles elles sont structuralement exposées en tant qu’objets offerts sur le marché des biens symboliques, invités à la fois à tout mettre en oeuvre pour plaire et séduire et sommées de repousser les manoeuvres de séduction que cette sorte de soumission préjudicielle au verdict du regard masculin peut sembler avoir suscitées. Cette combinaison contradictoire de fermeture et d’ouverture, de retenue et de séduction, est d’autant plus difficile à réaliser qu’elle est soumise à l’appréciation des hommes, qui peuvent commettre des erreurs d’interprétations inconscientes ou intéressées."