Am Ende kommen Touristen (le titre français étant Et puis les touristes) est un film audacieux dans le sens où il s'attaque à un objet qui peut sembler éternellement rabâché et vu sous toutes les coutures. Et même si ce n'est pas un film parfait, il a le mérite de réussir ce challenge : apporter un regard neuf, du moins pour moi petite Française.
Am Ende kommen Touristen parle d'Auschwitz, se passe à Auschwitz. En plus d'être un sujet usité, c'est un sujet délicat. L'histoire est celle d'un jeune Allemand, Sven, blond plutôt mignon, qui, incertain à propos de son avenir, part faire une année de service civil à Oswiecim, Pologne, "la ville où a eu lieu le plus grand crime de l'humanité", comme il le fait à un moment remarquer. Là-bas, son travail consiste à s'occuper d'un vieux monsieur plutôt antipathique, M. Kzeminski, rescapé du Lager, dont l'existence se résume à grogner auprès des personnes qui l'entourent, à réparer de vieilles valises volées aux déportés juifs pour qu'elles puissent être exposées au Musée d'Auschwitz, et à raconter et reraconter inlassablement son histoire de prisonnier des camps pour toute occasion officielle qui se présente.Ce film est intéressant pour plusieurs raisons. Tout d'abord, parce qu'il parle d'Auschwitz aujourd'hui, en tant que ville vivante et habitée, et ne se contente pas de le montrer comme symbole de la mort organisée et du devoir de mémoire occidental. J'ai l'impression que quand on dit Auschwitz, on pense instantanément à l'image des baraquements de brique brune alignés et entourés de barbelés sous un brouillard grisonnant, comme sur les photos de nos livres d'histoire. Une image morbide et frissonnante quasi-universelle, qui fait oublier ce qu'il peut y avoir d'autre. Oswiecim n'a pas été abandonnée après la guerre. C'est en fait une ville, et plutôt grande. C'est un nom qu'il est étrange de voir simplement écrit au-dessus d'un quai de gare, au début du film, comme si on était dans n'importe quelle autre ville. Mais cette ville et ses habitants se voient refuser la tranquillité d'une ville normale. La vie à Oswiecim tourne autour des camps, de leur symbole ineffaçable, et de leur poids touristique. Mais comme l'énonce parfaitement l'amie de Sven, interprète qui fait visiter le musée aux innombrables touristes germanophones, "tout le monde ne peut pas vivre du musée". La seule autre chose qui fait vivre Oswiecim, c'est l'usine chimique, rachetée par des Allemands, ravivant des haines que l'on pourrait croire enterrées.
C'est le deuxième point intéressant : l'expérience de Sven. Plutôt paumé, mais volontaire ; là par hasard, pas vraiment par choix, mais sans véritable réticence ; observateur, essayant de gérer au mieux la situation. Malgré l'hostilité première du vieux Kzeminski, malgré les plaisanteries douteuses dont il fait l'objet, lui, l'Allemand, de la race des occupants, potentiellement petit-fils de tortionnaire dans ce lieu décidément trop chargé d'histoire. Mais Sven s'ouvre à ce monde pour le moins étrange et nous réalisons en même temps que lui le caractère tragique et écoeurant de ce jeu de théâtre dans lequel il se trouve malgré tout entraîné. Est-ce que le "devoir de mémoire" reste aussi légitime lorsqu'il étouffe l'avenir d'une ville entière ? Plus encore, est-ce que sa médiatisation le rend plus efficace ? A-t-on vraiment besoin de ces symboles tangibles des horreurs d'autrefois, pour en prendre la mesure ? N'est-ce pas au fond, une exploitation dangereusement économique d'un sentiment voyeuriste et d'un déculpabilisaton acquise à peu de frais ?
On voit Sven déambuler dans des allées verdoyantes où des gens habillés de couleurs vives fourmillent de tous côtés. On ne sait pas vraiment où l'on est, jusqu'à ce que l'on voie à l'angle des façades des panneaux portant l'inscription "Block 6", "Block 7"... et alors, les tee-shirts colorés, les jeans moulants, les lunettes de soleil, les sacs à dos et les guides touristiques nous apparaissent, ainsi qu'une atmosphère d'une indifférence choquante. J'ai pensé à moi dans les musées, probablement trop rationnelle pour me laisser toucher par l'intensité de l'histoire étalée sous mes yeux, et je me suis dit : serais-je différente si je visitais les camps de la mort ? Probablement pas. Je déambulerais comme ces touristes qui, plus de 60 ans après, ont remplacé les camarades affamés de Kzeminski... A-t-on besoin de voir les camps de la mort pour imaginer les atrocités qu'ils ont abrité ? Permettent-ils seulement, aujourd'hui, de les imaginer ? Je ne le crois pas. Ou peut-être le pourraient-ils, s'ils étaient un endroit silencieux, abandonné à la moisissure et aux feuilles de lierre, à leur sort et à leur nature, qui n'est certainement d'être pas sous les projecteurs... Toute l'hypocrisie de cette vente d'histoire et d'émotion est exprimée à la fin du film par la sentence un peu froide de la directrice de l'usine : "ses paroles ne faisaient plus effet"... et en effet, Kzeminski qui se faisait un devoir d'être là, présent, pour raconter ce qu'avait été sa vie de prisonnier, comprend que sa place n'est plus parmi ces gens incapables de l'écouter et de le comprendre. Toute comme l'amie de Sven, qui décide de saisir sa seule chance de quitter cette ville stigmatisante pour Bruxelles, le coeur de l'Europe.
Am Ende kommen Touristen nous fait comprendre que le "devoir de mémoire" a un prix, que payent ceux qui doivent le subir au jour le jour. Ceux qui sont nés là où on ne peut faire abstraction du passé, là où ce passé submerge tout et avale les perspectives d'avenir. Et de l'absurdité, du non-sens, voire de l'effet contre-productif de la touristisation d'un endroit tel qu'Auschwitz : la banalisation de l'horreur. Ce n'est pas en s'asseyant dans un baraquement fraîchement nettoyé, entouré de dizaines d'autres touristes babillant, que l'on peut éprouver la profondeur de la tragédie des camps nazis. Lire Primo Levi me semble bien plus efficace. Mais ce n'est certainement pas le même investissement.
