J'essaie ici d'initier une série ; qui consistera, tout simplement, à faire partager quelques morceaux choisis de certaines de mes lectures, à raison d'un article par mois, à peu près. J'essaierai également de varier les thèmes et les genres, et je vous invite évidemment à discuter les idées présentées. Je commence donc ici par un ouvrage qu'il m'a particulièrement plu de découvrir, "la domination masculine" de l'éminent sociologue Pierre Bourdieu. On comprendra aisément que ce titre ait attiré ma curiosité... Mais j'ai cependant vraiment fait une découverte au cours de ce relativement court essai. Bourdieu y met l'accent sur la domination "symbolique", ces petites choses, petits marques et petits actes qui font partie de l'environnement social, que l'on ne remarque pas, et qui créent pourtant le "climat" de cette domination, si l'on me permet l'usage de cette métaphore météorologique. En quelque sorte, ce qu'il décrit et explicite a été pour moi comme la révélation de quelque chose qu'il me semblait percevoir de loin, mais que je ne pouvais exprimer assez rationnellement pour pouvoir le transmettre ; des éléments de réalités qui me semblaient incohérents ou gênants, mais qu'il était difficile de relier à des expressions concrètes et extrêmes d'oppression des femmes, comme les violences domestiques, agressions, etc. En cela la vision de Bourdieu, son cheminement tortueux mais ne perdant jamais de vue une direction précise et réfléchie, m'a plutôt enchantée. Ce passage que j'ai sélectionné traite d'un aspect de la domination masculine que j'ai trouvé intéressant, parce que généralement sous-estimé dans son importance en matière de rapports sociaux : le rapport des femmes à leur corps, à leur apparence, en relation avec l'importance extrême qui est socialement accordée à cette apparence. La seconde partie évoque une distorsion de ce rapport dans le milieu sportif, et s'incsrit en quelque sorte comme un complément d'idée à mon article du mois dernier. Des éléments sur l'ouvrage et la manière dont il a été reçu seront disponibles en liens dans la colonne de gauche ; place à la lecture, donc. "La domination masculine, qui constitue les femmes en objets symboliques, dont l’être (esse) est un être-perçu (percipi), a pour effet de les placer dans un état permanent d’insécurité corporelle ou, mieux, de dépendance symbolique : elles existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles soient « féminines », c’est-à-dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues, voire effacées. Et la prétendue « féminité » n’est souvent pas autre chose qu’une forme de complaisance à l’égard des attentes masculines, réelles ou supposées, notamment en matière d’agrandissement de l’ego. En conséquence, le rapport de dépendance à l’égard des autres (et pas seulement les hommes) tend à devenir constitutif de leur être.
Cette hétéronomie est le principe de dispositions comme le désir d’attirer l’attention et de plaire, désigné parfois comme coquetterie, ou à la propension à attendre beaucoup de l’amour, seul capable, comme le dit Sartre, de procurer le sentiment d’être justifié dans les particularités les plus contingentes de son être, et d’abord de son corps. Sans cesse sous le regard des autres, elles sont condamnées à éprouver constamment l’écart entre le corps réel, auquel elles sont enchaînées, et le corps idéal dont elle travaillent sans relâche à se rapprocher. Ayant besoin du regard d’autrui pour se constituer, elles sont continûment orientées dans leur pratique par l’évaluation anticipée du prix que leur apparence corporelle, leur manière de tenir leur corps et de le présenter, pourra recevoir (de là une propension plus ou moins marquée à l’auto-dénigrement et à l’incorporation du jugement social sous forme de gêne corporelle ou de timidité).


