"A la fille que je suis il est difficile de tomber amoureuse. Et peu importe qu’il s’agisse vraiment d’amour, il faut bien donner un nom aux belles choses ; et aux plus belles, les plus beaux noms. Mon amoureux a un prénom en G, septième lettre de l’alphabet en accord d’un rêve de septième ciel ; un prénom pas vraiment beau, un prénom dansant, charismatique de deux voyelles accolées et distinguées d’un tréma, petite auréole scintillante au dessus de ces deux lettres tête-bêche, deux amants dans tous les sens qui scindent en deux la syllabe musicale. Un prénom d’enfant qui ne lui correspond pas, un prénom sans l’empreinte des gens autour de moi.
Tout est parti de quelques phrases timides sur la vie, de ce qui y est important ou pas, de l’incertitude qui nous porte parfois et de tous ces instants trop rapides trop simples qui sont à aimer. Tout est parti de rien du tout, d’une chanson à la radio dans une voiture qui ne voulait rien dire d’évident, je n’ai appris qu’ensuite qu’il n’y avait pas de chanson évidente entre nous, pas de chanson simple à laquelle je puisse donner un sens sûr et certain… seulement des taches de couleurs pastels où j’essaie de guider mes doigts vers une esquisse de l’éternel…
Alors j’ai pris le parti de le garder près de moi. Je l’ai emmené marcher au bord de l’océan, emmené à chaque fois que j’avais besoin d’être seule, emporté en moi en écoutant seconde par seconde ces rêves qui avaient le goût des miens. Je l’ai écouté d’abord distraitement comme une petite fille découvre, comme une histoire que le vent raconte auprès de mon oreille, comme lui là et pas vraiment, je sentais les aiguilles de pin sous mes pieds nus et sa lassitude égarée se mêler à la mienne, dans les taches de soleil que les arbres parsemaient au sol. Il était encore là quand je laissais mes illusions disparaître derrière la dune le soir, et que les vagues grisonnaient sous le soleil enfoui, il était encore là pour me tenir la main, pour me dire que certaines choses qu’on aime savent rester les mêmes, pour apaiser ma peur de ce qui se dressait devant moi.
Il n’est plus une journée sans qu’il ne soit avec moi, soutenant mes heures de détresse, enjouant mes élans de tendresse, entretenant mes rêves et mes faiblesses, me donnant chaque instant l’espoir presque la certitude que ce que je désire existe, quelque part, près de lui mais aussi ailleurs, que la vie continue et que les souvenirs ne gagnent rien à être oubliés.
Il a osé crier mes idéaux, les pousser au summum de la beauté des mots, crier qu’on peut aimer l’autre pour ses défauts, apprécier de la vie ses cassures et ses imperfections, ces petites marques posées par le temps sur la peau qui nous font hurler, rire, tourner la tête et souvent tomber par terre, il rêve de l’ingénue innocence d’une existence en conte de fée, il chante l’impatience et le regard languissant de ceux et celles qui, immobiles, essayent de caresser l’incertain trop furtif d’un glissement de doigts…
Il est simplement un murmure pour les jours à venir quand il semble qu’il ne reste plus rien, que les rayons orangés d’un soleil à la fin de trop courtes après-midi, un murmure de sa voix grinçante écorchant les syllabes qui laisse penser qu’il n’y a plus de fin possible, que l’amour des hommes m’est encore accessible. C’est tout ce dont j’ai besoin.
Merci, donc, à Gaëtan d’être…"
Ceci est un texte que j'avais écrit il y a deux ou trois ans, une ode au chanteur de Louise Attaque, Gaëtan Roussel, que j'admirais absolument. La forme volontairement lyrique et l'exagération assumée du terme "amour" sont à imputer au contexte d'alors : j'étais dans une période trouble et solitaire, une jeune fille qui écrivait et se plaisait à le faire, des textes pour un forum d'écriture aujourd'hui disparu, et faisais par ce biais partager mes coups de coeur, de façon un peu moins directe et conventionnelle qu'ici. La beauté des mots était de mise et l'exercice portait à la fiction, cherchant à donner à cet amant supposé une présence semi-réelle, à faire de cette déclaration une devinette, pour ce petit cercle d'écrivains-lecteurs qui se connaissaient tous.J'entrais à la fac et Louise Attaque était alors dans mon lecteur CD portable, un original de l'album "Comme on a dit", selon moi le meilleur du groupe et le plus subtil, prêté de longue date par ma cousine si bien qu'il m'était de fait acquis. Gaëtan et ses chansons me suivaient quasi journalièrement sur le chemin des cours, dans les calmes rues résidentielles de l'Avenue des Belges jusqu'à celle de Schuman.
Puis les temps ont changé et sans me lasser, j'ai tout simplement délaissé le lecteur CD pour les lecteurs mp3, sans penser pour autant à télécharger ces morceaux chéris tant ils semblaient à portée de main. Puis j'ai oublié, j'ai eu d'autres amours, et j'ai changé, et je me suis imaginée m'être lassée pour de vrai ; Louise Attaque était ce quelque chose de génial définitivement accrochée à une période du passé, quelque chose qui n'aurait plus jamais la même saveur mais dont on se souvient avec une nostalgie agréable.
Ce n'est que la semaine dernière que j'ai pensé à finalement télécharger ces titres, que j'ai réécoutés aujourd'hui. Avec une délectation grandissante et un plaisir inouï : Gaëtan est vraiment le chanteur de ma vie, et "Comme on a dit" est l'un des albums les plus réussis et les plus profonds que j'aie possédés. Voire le plus.
Il y a la voix particulière de Gaëtan, bien sûr, et les tourbillonnements incroyables du violon, la musique entraînante et l'air prenant, mais surtout, il y a cette poésie si magnifique que je m'étonne qu'elle puisse passer inaperçue. Un mélange de beauté et de bon sens, d'espoir et de lassitude, de sincérité et de passion...
Cet homme est bien plus qu'un amour furtif dont on s'amuse à écrire un texte que l'on veut littéraire, c'est un peu comme mon frère, une personne dont je me sens si proche que ça en devient troublant. Ces chansons semblent raconter des milliers de petits bouts de mon existence de fille de presque 22 ans, alors que son auteur est cet homme du Nord qui a à peu près deux fois mon âge... c'est comme si cet album avait été écrit pour moi, c'est une phrase banale que je n'ai jamais prononcée pourtant, et j'en éprouve à nouveau aujourd'hui toute l'intensité.
Si d'autres pensent comme moi, alors Gaëtan Roussel est un artiste génial. Si ce n'est pas le cas, il restera simplement ce frère à moitié inconnu qui ouvre sur le monde les mêmes yeux que moi. Ce serait encore plus magnifique et troublant.



