23 décembre 2006

Chers lecteurs, lectrices

... me voilà de retour en France ! Après trois mois plutôt chaotiques, pleins de mauvaises surprises - il faut le dire - mais aussi de jolies choses inattendues, des gens, des moments, des ambiances... rien de précis mais au final, il y avait quelque chose qui me ramenait à ma mélancolie bien-aimée, à l’heure du départ...

Enfin, la joie de retrouver le pays natal n’en a pas vraiment été altérée. C’est bientôt Noël ici, et je suis comme les enfants pour ça, même si c’est très formel Noël, j’aime bien. (Ca doit être en partie, grosse partie, à cause de la bouffe, je suis une fille qui « mange bien », modèle rarissime il se trouve, de nos jours.)

Il y a quelques choses qui ont changé depuis mon départ, en bien ou en mal, difficile à dire ; la température déjà qui est descendue de plusieurs dizaines de degrés (j’exagère ?) me laissant perplexe sous un soleil de neige et des étendues d’herbes givrées le matin ; quelques personnes par-ci par-là, amis ou ennemis, qui s’éloignent comme s’ils glissaient lentement sur une pente délicatement opposée ; et d’autres qui se rapprochent, alors qu’on ne s’y attendait plus vraiment ; l’absence et l’attente tissent des liens étranges, avec leur propre logique, parfois difficile à saisir en termes de relations de proximité, et c’est comme si on ne pouvait pas faire grand-chose, si on n’avait pas appris les règles de ce jeu un peu déroutant. On apprend et on suit, les choses se passent d’elles-mêmes, et il ne reste que des sourires et des grimaces à se peindre sur le visage si elles ne sont pas exactement ce que l’on voulait.

Le risque est pris et la parenthèse est close, il n’est plus temps maintenant de se retourner sur des erreurs éventuelles ; « mieux vaut avoir des remords que des regrets » me disait récemment un garçon aux yeux clairs après avoir descendu aux trois quarts une bouteille de J&B ; eh bien, ce qui est fait est fait, et il ne servirait à rien de courir en tous sens. On ramassera les pièces qui restent, et on leur mélangera les nouvelles, les souvenirs étrangers, ça finira bien par former un puzzle acceptable, quelque chose à prendre en main et à faire pousser dans un coin, un avenir.

Me revoilà, à quelques jours d’une nouvelle année, dois-je faire des voeux, dois-je envoyer quelques uns de ces mails impersonnels, dois-je garder un silence calme en pensant qu’il satisfera ceux qui me connaissent un peu ? Souhaiter des choses est simple, aux autres comme à soi, c’est un engagement minime en matière de réalisation, un exercice euphorique qui fait sourire, mais qui a autant d’impact qu’un souffle de vent au travers d’une fenêtre mal fermée. Une nouvelle année est aussi un instant propice à de fameuses « bonnes » résolutions ; plus égoïste peut-être, mais pour être mené à bien l’exercice est moins aisé. Il faudrait être réglé comme du papier à musique pour les faire jaillir à la veille du premier de l’an ; mais les résolutions sont de bonnes choses de toute façon, ce sont des décisions à partir desquelles on a dessiné des axes, des marches d’escaliers dont on ne voit pas forcément le bout, mais sur lesquelles on a déjà, fièrement, posé le pied. Je crois que les miennes sont simples, en apparence, et se résument rapidement à des lignes vagues : me trouver un avenir à vocation professionnelle et mettre un frein à mes périodes d’émotivité excessive, mon deuxième n’étant absolument pas compatible avec mon premier. Il me faut un minimum d’émotion pour réfléchir, mais lorsqu’une vague trop grosse passe, elle emporte toute la raison avec elle ; il faut que cela cesse ; il faut devenir plus forte ; c’est important pour une fille ; et c’est beaucoup une question de volonté.

Je suis déjà à moitié extirpée de mauvais côté de l’humanité dans lequel le sort, auquel je n’imagine pas de décideur, m’a placée il y a une vingtaine d’années. Je compte bien que cela continue. L’idéal serait de faire rentrer le futur dans ce cadre complexe et quelque peu idéalisé. Peut-être, peut-être pas. Il faut savoir aussi se laisser aller au gré des évènements - certains ne savent faire que ça, mais d’autres y sont trop peu enclins ; j’en suis et je dois y travailler. Me laisser séduire par des opportunités qui pourraient même ressembler à des obstacles sur le chemin tracé. Tant que la passion n’est remplacée que par une autre, cela me va encore.

Sur ce, il me faut vous quitter avec des voeux bien simples ; joyeux Noël, bonne année ; je vous fais confiance pour trouver chacun un moyen d’apprécier cette période, formellement ou informellement, avec ou sans alcool. Que tout le monde décide de vivre un peu plus cette année, avec toujours, de la volonté avant tout - BELIEVE IN YOURSELVES !

08 novembre 2006

About being in love

Qui est celui qui m’a dit, quelque temps avant mon départ « Tu vas tomber amoureuse à Londres ? » Et à qui j’ai répondu, ironique « c’est ça », voire cynique « sûrement » et probablement ajouté une énormité catégorique du genre « je ne suis pas (plus) le genre de fille qui tombe amoureuse »?

Qui est-il ? Que je lui fasse mes excuses. Je suis TOUJOURS amoureuse. Je suis amoureuse depuis que je suis capable de comprendre ce que ce sentiment peut-être. C’est-à-dire, à peu près, depuis l’âge de douze ans - oui.
Officiellement depuis, j’ai été amoureuse trois fois - trois, chiffre magique, chiffre fatidique, jamais deux sans trois mais après trois ? - en huit ans. Et pas une fois, cela n’a ressemblé à une grande histoire d’amour idyllique - jamais.
Alors, je me permets de corriger mon erreur et de reformuler la sentence ; je sais être amoureuse - probablement plus fidèlement et plus intensément que la plupart des gens. Ce que je ne sais pas, c’est exploiter ce sentiment à des fins agréables - quoique, dans un premier temps, je me satisferais d’une fin non dramatique - mais je ne sais pas faire ça non plus. C’est ça, mon problème.

Pour en revenir à cette phrase aux accents prémonitoires de mon anonyme ami, la question qui se pose est : suis-je en train de tomber amoureuse maintenant ? Question cruciale, mais définitivement des plus difficiles. Je sais qui est celui qui a dit « on ne peut pas savoir si on aime, sauf peut-être après, une fois que c’est fini ». Eh bien, il a presque raison. Pour ma part, je pense qu’on ne peut pas savoir si l’on est en train de commencer à aimer ; si l’on est capable de s’en rendre compte, logiquement c’est qu’on est déjà en plein dedans. Et la marche arrière n’est pas des plus aisées, même avec de la volonté (merde... est-ce que c’est parti pour trois ans ?)

L’amour, tel que je le perçois, est un sentiment étrange aux aspects plutôt négatifs, essentiellement centré sur des désirs égoïstes et possessifs ; égoïstes dans un premier temps - je le veux LUI, je veux être avec lui, je veux qu’il veuille être avec moi, et peu importe ce qu’IL veut moi je le veux quand même (c’est moyen mais c’est ça, non ?) - et possessifs dans un second - lui et moi, moi et lui et personne d’autre ! L’amour se pense en mode binaire. Pourquoi deux ? Pourquoi exclusivement deux ?
D’un point de vue extérieur (c’est-à-dire, pas du point de vue de la fille amoureuse), ça me semble malheureux et réducteur. Ca sous-entend que le besoin d’amour ne peut être comblé que par une personne - une personne à la fois, du moins. Ca sous-entend aussi que l’on ne peut aimer et être amoureux que d’une seule manière ; ça brise franchement l’image de l’être humains aux potentialités multiples.
Et quand je dis trouver ça malheureux... c’est parce qu’il me semble qu’une fois cette bulle exclusive formée, les choses deviennent nettement moins drôles. IL est à moi, je suis à LUI et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Quand on est amoureux, on désire tellement former cette paire - sans savoir pourquoi, au fond - qu’on ne prévoit pas vraiment l’après. Et puis, que fera-t-on de plus dans la bulle qu’on n’aurait pu faire ailleurs ? En gros, le couple m’apparaît comme un moyen artificiel de se rassurer par rapport à une chose : le fait que l’autre ne s’échappera pas. On en revient au point de départ : possessivité toujours.
Et malgré toutes ces belles paroles, je suis capable de rêver de paire avec une violence incroyable - ça m’agace juste de penser que tout cela est vraisemblablement motivé par une peur universelle ; la peur d’être seul.

Après ce triste constat, vient une autre question cruciale : le désir. Ou, plus largement, la dimension physique. Ou, plus direct, le sexuel.

Quoiqu’il en soit, c’est un fait : on ne distingue pas la vie de couple de la vie sexuelle. La seconde est subtilement imbriquée dans la première, solide règle à laquelle on ne peut déroger. Je ne connais pas de couples abstinents, et je n’en connais pas non plus qui disent tranquillement « nous sommes des âmes sœurs, mais on baise à côté ». Il me semble avoir lu quelque part que Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir étaient de ces originaux-là, mais je n’en suis pas bien sûre, et quand bien même, je ne me passionne pas davantage pour les déviations sexuelles de ces deux grands penseurs – ni pour celles de n’importe qui d’ailleurs, j’ai déjà bien assez à faire avec mon propre cas.

Je suis capable d’amour et de désir (jusque là, tout va bien) ; le problème, c’est que généralement, les deux ne coïncident pas. La vie est mal faite, mais en général, mes âmes-sœurs ne sont pas mes « corps-sœurs » et inversement ; et je ne vois pas trop ce que je pourrais y changer. Dans l’optique du couple, ça reviendrait à faire un compromis (pour ma part, je ferais quand même plus le compromis sur le physique que sur le reste), mais je suis une idéaliste, je n’aime pas les compromis ! Merde, il s’agit de partager sa VIE avec quelqu’un (et qu’un), alors si ce n’est pas le moment d’être idéaliste, je ne vois pas quand on peut être autorisé à l’être…

D’un côté, il y a les garçons adorables, ceux à qui on aime sourire, qui nous emmerdent tout le temps avec des blagues idiotes, ceux avec qui on parle philosophie assez tard dans la nuit, ceux qui nous envoient de la musique sur msn, ceux sur qui on aime taper sans crainte, ceux qui sont intelligents et sensibles, ceux qui vous font rêver d’un monde meilleur… mais ça n’implique pas pour autant qu’on ait envie de les mettre dans notre lit (à part pour leur écraser la tête à coups de polochons ou lorsqu’on s’endort sans faire exprès devant un DVD qu’on a déjà vu six cent fois).
Et de l’autre, ben il y a les autres, les lumineux, les magnifiques, ceux qui semblent avoir un étrange champ magnétique drapé autour d’eux ; et même vous êtes le seul aimant qui se trouve attiré par ce champ, ils n’en demeurent pas moins désirables. En termes métaphoriques, on pourrait comparer ces
specimens-là à une immense barre de chocolat fondant, le genre de truc qu’on pourrait lécher de toute part pendant des heures sans s’en lasser, et qu’on ne quitterait qu’à regret en proie à un épuisement total ; well, la métaphore n’est pas parfaite, parce que le chocolat n’exalte que nos papilles et qu’un corps humain, ça peut exalter beaucoup d’autres sens aussi… Bon, vous voyez ce que je veux dire ? Le mâle rarissime, celui qui est meilleur que le chocolat.
Deux types de personnes incomparables, deux types de sentiments incomparables, et voilà qu’il faut les mixer au nom du couple sacralisé. Qui a eu la mauvaise idée de ce contrat tacite qui lie l’amour au sexe ? Il est ennuyeux… il ne me plaît pas du tout.

Tous ces paramètres pris en compte, finalement, peut-être que j’avais raison, peut-être que je ne suis pas du tout amoureuse, que je ne l’ai jamais vraiment été, qu’à moitié, que différemment, et d’une manière qui, j’imagine, conviendrait à peu de candidats.

Anyway… tout ceci reste du domaine de la théorie, et dans la vraie vie, les sentiments reprennent le pas, et on finit par en oublier ce genre de considérations fantaisistes. Je suis encore capable de réfléchir, donc visiblement, définitivement, pas amoureuse. Cet article en perd sa raison d’être. J’espère, au moins, vous avoir divertis ;-).

20 octobre 2006

The bus traveller

Mon post le plus long certainement. "Please, don’t fall asleep ».

Depuis que je me suis installée dans la peau d’une anonyme citoyenne londonienne, j’ai pris de nouvelles habitudes. Parmi elles, et non des moindres : les transports en commun. Ce n’est probablement rien d’exceptionnel pour les nombreux citadins que compte cette planète mais pour moi, véritable fille de la campagne en somme, issue d’un modeste village de trois mille habitants, c’est une expérience absolument nouvelle et donc, passionnante (j’exagère peut-être un peu).
Bien sûr, j’ai déjà été amenée à prendre le bus au cours de ma jeune vie, mais c’était dans des circonstances bien différentes ; c’était le fameux car du collège et du lycée, celui où je retrouvais mes copines pour un petit moment de détente à sept heures du matin, brève récréation avant de s’apprêter à assister sagement à nos huit heures de cours quotidiennes.

Les véritables transports en commun sont quelque chose de tout à fait autre. Mais il faut que je commence par le début, si je veux bien faire les choses. Etant donné que mon emploi du temps à l’université n’est pas exactement ce qu’on pourrait qualifier de surchargé (14 heures par semaine, de quoi faire pâlir de jalousie les rats de prépa et même les lycéens, n’est-ce pas ?), je quitte la maison dans le milieu de la matinée. Généralement à cette heure, il y a un peu de soleil, mais toujours cette odeur mouillée qui perdure dans le quartier et qui me plaît tant. Surtout après avoir traversé le hall de la maison où sont entreposées les paires de chaussures de ses huit habitants ; je vous laisse imaginer le décalage d’odeurs. Le trajet jusqu’à la station de bus la plus proche ne dure guère plus de cinq minutes, juste le temps d’apprécier la fraîcheur de l’air et l’humeur de Sterenn, qui m’accompagne dans beaucoup de mes déplacements (quand elle parle, c’est qu’elle va bien, en général).

Comme le hasard fait mal les choses, il y a en général deux configurations possibles lorsque nous débouchons sur la route principale où se trouve l’arrêt de bus. Cas numéro 1 (le plus rare), le bus est déjà à proximité de l’arrêt, nous tentons donc une course folle et effrénée, espérant atteindre celui-ci avant que le chauffeur ne décide de repartir ; soit, cas numéro 2, nous nous dirigeons tranquillement vers l’arrêt, attendons environ une demi-heure le bus qui est censé passer toutes les dix minutes, et c’est toujours au moment où l’une de nous, lassée d’attendre vainement, se met à sortir son bouquin et à s’installer confortablement pour lire que le maudit bus - E7 de sa dénomination - décide de se pointer. Cela dit, ça ne marche pas si on sort le livre directement en arrivant à l’arrêt (ce serait trop beau), mais seulement si on le sort par ennui au bout d’un moment. C’est très subtil.

Le bus s’arrête et on peut donc enfin monter à bord. En entrant, on passe notre carte de transport devant un capteur magnétique situé à côté de la cabine du chauffeur. Ce dernier est en général aimable comme une porte de prison, ce qui nous dispense de le saluer - les Anglais sont très polis au demeurant, mais apparemment les relations avec les chauffeurs de bus font exception à la règle. Allez savoir pourquoi.
Notre arrêt est situé peut après un terminus, donc au moment où nous entrons, il y a encore plein de places assises (appréciable). Je choisis donc un siège à côté d’une fenêtre, cale mon sac à dos entre mes pieds et les écouteurs de mon mp3 dans mes oreilles, et me prépare à profiter autant que possible des quarante minutes de trajet qui m’attendent. J’ai toujours bien aimé les trajets, que ce soit en voiture, en bus, en train, dans les camions de kayak (seuls les avions font exception, parce que le paysage est morne et que l’atterrissage me retourne littéralement les boyaux) ; ils peuvent durer des heures, il est rare qu’ils me paraissent trop longs. J’aime regarder des paysages différents se succéder à une allure constante, traverser la pluie, la nuit, derrière ce grand écran vitré. J’aime quand la musique que j’écoute semble s’accorder parfaitement aux images qui défilent sous mes yeux. Et j’aime laisser mes pensées s’échapper un peu partout dans ce cadre visuel et musical changeant.

C’est un des meilleurs moments pour réfléchir dans la journée, à la vérité, presque le seul. La musique fait changer le cours de mes pensées, évoque tour à tour des souvenirs quelconques, les visages ou les propos de certaines personnes, fait renaître furtivement les émotions d’instants définitivement passés.
Le voyage est d’autant plus agréable que tout ce qui s’offre à mes yeux est inconnu ou méconnu, différent de ce que j’ai eu l’occasion d’observer dans ma région natale. L’itinéraire du E7 traverse des décors assez variés, alternant presque algorithmiquement des espaces verts plus ou moins sauvages et des zones urbaines. Entre les trois petites agglomérations qui ponctuent notre chemin - Greenford, Northolt et Ealing Broadway -, de grands prés, des stades, où l’on peut voir des chevaux, des vaches, et éventuellement des footballeurs m
ulticolores selon le jour et l’heure. Le bus suit tranquillement sa route, contournant les ronds points à vive allure, longeant de hautes maisons de briques étonnamment identiques, empruntant de petits ponts surplombant des eaux étroites et calmes, s’arrêtant de temps à autre devant un groupe d’immeubles, un lycée, une rue commerciales aux enseignes exotiques (Londres est la vraie incarnation du multiculturalisme, sous toutes ses formes) ou encore une de ces jolies églises de pierres grises érigées un peu partout.

Mais dans l’expression « transport en commun » ce n’est pas tant le mot transport qui importe, que le mot commun. Un usage curieux, d’ailleurs. Commun, c’est le fait que différentes personnes, des inconnus, avec des buts différents, des destinations différentes, utilisent un même service, en même temps : en l’occurrence ce long véhicule vitré appelé bus. Commun, selon moi, ça sous-entendrait également une idée de proximité, d’échange ; un « point commun ». C’est à la fois ça et pas du tout. C’est à la fois trop proche et complètement anonyme. Ce n’est pas dérangeant, c’est juste « comme ça ». Même pour une novice de mon genre, il est quasiment impossible d’imaginer qu’il puisse en être autrement. Le bus des transports en commun ne sera jamais comme celui qui m’emmenait à l’école adolescente, rempli de cris, de chuchotements, de mouvements et de sourires. Ca ne pourrait pas être comme ça, les êtres humains ne sont pas comme ça.

Les gens donc, différents, anonymes, silencieux, s’assoient les uns à côté des autres, partagent quelques minutes de voyage, chacun concentré sur ses propres préoccupations, sans se soucier du voisin, de qui il est, ce à quoi il peut rêvasser. Proches physiquement mais pour le reste - à des kilomètres les uns des autres.
Proches physiquement cependant - ce qui engendre un certain nombre de désagréments, dont évidemment, l’odeur. Sans même prendre en compte les gens qui sentent franchement mauvais (et il y en a, au point que je ne trouve parfois d’autre recours que d’enfouir mon visage dans le col de mes pulls), je crois que c’est tout simplement le mélange des exhalations corporelles de chacun, qui, dans cet espace infiniment réduit, humide (on est à Londres, climat océanique) et chaud (parce qu’il y a un chauffage, en prévision d’un rude hiver), produit une réaction chimique aux aspects plutôt néfastes - en gros, ce n’est la faute de personne en particulier, si l’odeur dans le bus est souvent insoutenable, et il n’y a rien à faire, sinon espérer que tout le monde décide de descendre au prochain arrêt. Espoir, hélas, généralement déçu.
Bon, après, il y a un dernier petit truc qui me gêne : les gens qui s’assoient à côté de vous et qui s’installent bien confortablement, leur épaule dépassant de dix bons centimètres sur VOTRE siège. Je ne sais pas pour les autres, mais personnellement, le contact physique forcé avec des étrangers me répugne plus qu’autre chose - les contacts physiques, en général, ne me passionnent pas, d’ailleurs ; ils sont réservés généralement à un petit groupe de personnes sur terre que je trouve assez adorables ; en dehors de ça, s’il vous plaît, gardez vos distances… Donc quand un absolument pas adorable Londonien de banlieue colle son épaule à la mienne dans cette ambiance déjà moite et dans mon état déjà proche de l’agoraphobie, je finis par me retrouver prostrée contre ma chère fenêtre, silencieuse et frustrée - il se trouve que je ne suis pas encore assez à l’aise en anglais pour faire preuve d’une agressivité efficace dans ce genre de situation. Berk... vivement qu’on arrive.

Mais en dehors de ça, quoi de plus divertissant qu’admirer librement toute cette population mouvante autour de moi. Je n’ai traversé que la Manche, un relativement petit bout de mer sur cette Terre, et déjà ici les gens ne sont plus pareils - difficile de dire en quoi, mais ils sont absolument différents. Déjà, tous ces petits enfants et préadolescents qui vont à l’école ou en sortent, impeccablement vêtus de leurs stricts uniformes ; costumes-cravates gris, bleu marine, noirs ; atroces jupes plissées et chaussettes blanches montantes pour les petites filles. Je déteste l’idée qu’on leur impose cette distinction vestimentaire. D’une manière générale je n’aime pas que l’on fasse des êtres humains, et a fortiori des enfants, un groupe hétérogène : garçons d’un côté et filles de l’autre. Je n’en vois pas l’intérêt (passons).
Puis il y a les vrais adolescents, en dehors de leur cadre scolaire. Gamins de douze ans écrasant d’un geste nerveux et faussement désinvolte leur cigarette avant d’entrer dans le bus ; jeunes garçons se déplaçant en bandes, survêtements et casquettes évoquant les célèbres gangs des banlieues américaines, parlant très fort d’un bout à l’autre du bus comme si cela ne dérangeait personne ; et d’ailleurs personne ne dit rien. Encore une fois, je regrette de ne pas avoir la spontanéité de ma langue maternelle - et je reste en observateur, rôle qui me convient moyennement dans ce genre de situation.
Ensuite, les filles. Comment dire ; pas jolies tellement elles essaient de l’être. Maquillage à outrance, les yeux soulignés d’épaisses couches colorées, la peau ternie par une surabondance de fond de teint. Vêtements moulants, cheveux lissés, accessoires étincelants, démarche mal assurée et regard vaguement hostile. Je sais que je retrouve en elle, de manière un peu exponentielle, celle que j'ai pu être à quinze ans. Et ce que j’ai fait à quinze ans est probablement ce que j’aurai fait de moins bien dans ma vie. Mais peut-être faut-il aussi qu’elles en passent par là ; dans ce cas, je leur souhaite de changer un jour - je n’y crois qu’à moitié.
Enfin, les adultes. Pour la plupart, des gens au visage fatigué, à l’allure plus ou moins négligée, l’air absent qui convient à cette partie de la routine. Il y a aussi quelques mères avec leurs bébés et les poussettes et les cris qui vont avec ; cela fait un peu d’animation, qu’elles essaient à tout prix de calmer. Et les vieux messieurs et les vieilles dames. A peu près les mêmes qu’ailleurs ; calmes, polis, avec cette odeur caractéristique de linge propre et de naphtaline. Ils portent sur le visage une expression plus sereine, celle des gens qui ne courent plus après le temps qui passe. Silencieux, les gestes mesurés, ils en deviennent presque invisibles.

Je me demande à quoi je ressemble dans toute cette masse. Dans quelle catégorie me rangerait un Anglais se livrant au même loisir d’observation que moi. Peut-être l’étrangère taciturne qui porte de grosses baskets aux lacets roses ? Je n’en sais rien. Je n’ai pas à trouver de réponse. Je me contente d’observer les autres.

Le bus finit par arriver à destination. Freinage brusque ; tout le monde s’accroche pour tenir le choc. Les portes s’ouvrent dans une sonnerie intermittente et stridente, accompagnée de l’éternel message « Doors opening, please mind the doors » et tout le monde sort.

Après ça, je prends le métro.

10 octobre 2006

Home sweet home

Une longue absence, n'est-ce pas ? Surtout pour quelqu'un qui avait fait l'imprudente promesse de tenir son "travel-blog" a jour... Disons que l'incapacite d'utiliser mon ordinateur m'aura quelque peu freinee. Veuillez m'en excuser ; et m'excuser aussi de ma prose innaccentuee dans cette introduction (le qwerty m'impose ses limites, mais dans un sens, c'est exotique). Je me lance donc dans une premiere tentative d'alimentation du blog via la fac ; quelques lignes pour vous planter un bout de decor : la maison. Je n'ai jamais ete d'un grand talent pour les descriptions, mais il faut bien commencer quelque part. Donc...

Le quartier où j’habite s’appelle Ruislip Gardens. C’est un quartier résidentiel plutôt calme et agréable, où il règne toujours une agréable odeur de végétation mouillée, surtout tôt le matin et quand le soleil vient de se coucher. Il se situe dans l’arrondissement de Hillingdon, au Nord Ouest de Londres, tout au bout de la ligne centrale du métro. A vrai dire, ça ressemble plus à une petite ville tranquille de campagne qu’à la banlieue d’une grande capitale. Mais c’est comme ça aux environs de Londres, un peu décalé et sympathique. Disons qu’on se sent à la campagne, et donc dans mon cas, un peu comme chez moi.


La maison est à quelques minutes à peine des stations de métro et de bus. On n’a pas beaucoup à marcher, c’est plutôt pratique. C’est une bâtisse plutôt haute et étroite ; deux étages, et contiguë à une autre maison quasiment symétrique. C’est un exemple type des habitations du coin : serrées les unes aux autres, uniformément construites de petites briques rouges, avec de grandes baies vitrées sur le devant, pas de volets, une petite cour côté rue et un petit jardin à l’arrière. Cela instaure une étrange proximité silencieuse avec les voisins ; on les voit souvent vaquer à leurs occupations par-dessus la mince clôture de planches qui sépare les jardins, on entend leur chien aboyer et grogner et même parfois le son de leur télévision, mais on n’a pas vraiment de contact avec eux. Tout juste bonjour, si par hasard on se trouve seul et face à face avec l’un d’eux.

Bref, c’est là que moi et Sterenn, mon amie de la fac avec qui je partage les joies de ce périple, avons élu domicile après quelques mésaventures dont je tairai ici les détails. Nous ne sommes bien évidemment pas les seules locataires de ce charmant petit pavillon anglais. En tout, nous sommes huit : quatre filles, quatre garçons ; trois Polonais, deux Syriens, un Egyptien et nous, les deux petites Françaises. Des étudiants, des professionnels. Tout le monde a entre vingt et trente ans - et c’est moi la plus petite, chose à laquelle je suis néanmoins plutôt habituée. Ca fait aussi quatre langues parlées autour de la table de la cuisine, variant selon les heures, les personnes présentes. Au final, c’est plutôt équilibré.

Tout le monde s’entend bien, en tous cas pour l’instant ; une liste de prénoms est affichée dans la cuisine (parce qu’un Français peu avoir du mal à mémoriser un prénom polonais, et vice-versa), juste à côté d’un planning pour les corvées ménagères. On a chacun notre étagère dans le frigo et dans le congélateur, des placards séparés dans la cuisine, tout à fait comme dans l’auberge espagnole. Chacun prend ses repas quand il veut mais il est rare qu’on se trouve seul, et on partage poliment les spécialités de nos pays respectifs. C’est d’ailleurs l’un de nos sujets de conversation les plus fréquents, ce qui se fait chez les uns et pas chez les autres. Et tout le monde est scandalisé par le fait que nous mangions des escargots et de la viande de cheval.

Chacun a sa chambre ; les nôtres sont au rez-de-chaussée. La mienne est à côté de la cuisine, donc j’entends tout le monde et tout le temps ; mais j’ai aussi une porte vitrée qui donne directement sur la terrasse, avec la lumière du soleil toute la journée, et ça, j’aime bien. Je peux faire mes abdos et mes pompes dans la pelouse fraîche en me levant le matin, et utiliser les altères qui traînent sur les carreaux dehors. Disons que ça a ses avantages et ses inconvénients.

Mais je crois que je me plaît à vivre dans cet endroit, finalement. C’est autre chose, définitivement.

03 septembre 2006

Pourquoi j'aime le beau Raphaël

Ses yeux pâles comme toujours à demi clos, ses cheveux un peu longs, son sourire innocent et son air faussement négligé feraient de ce jeune homme aux traits angéliques une icône presque parfaite, une image sans accroc destinée aux assauts de la plus large consommation. Et pour cause, toutes les filles en semblent hystériquement amoureuses quand les garçons ont définitivement décidé de bouder en bloc le musicien et sa musique sans plus faire de détail ; il suffit pour en arriver à ce constat de regarder les foules mouvantes qui se pressent aux pieds des scènes de ses concerts.

Aimerais-je Raphaël pour cette simple raison, son romantisme affiché et son visage charmeur ? Je suis peut-être une fille mais j’ai tout de même passé l’âge d’aimer la musique et ses multiples facettes pour la seule joliesse de ses interprètes.

Il y a donc autre chose et pour cela, il a fallu creuser un peu, derrière les écrans fades des images médiatiques, dans les recoins des albums dont on n’a jamais entendu parler...
A travers la façade d’un charisme assumé, on trouve l’artiste, pour peu qu’on le veuille bien.

Parce que son air pas réveillé, sa voix éraillée et irrégulière, ses phrases décousues aux accents pourtant si sincères rappellent ces garçons furtifs qui, au milieu d’une nuit égarée, offrent sans y penser des promesses infinies, la tête sur votre épaule, tout simplement par fatigue, par lassitude ou par la magie de l’alcool... parce qu’il a su faire partie, timidement et comme en cachette, de ces poètes contemporains qui ont su trouver les trois ou quatre mots en rimes qui viennent se coller, l’air de rien, aux souvenirs de chacun et à la mélancolie de quelques instants regrettés. Parce que néanmoins il porte dans sa voix de la douleur, la sienne mais aussi celle de beaucoup d’autres, et puis enroulée comme un fil aux paroles qui voudraient s’échapper les unes des autres, comme une envie fragile mais tenace, de se battre contre de petites choses qui soulèvent le coeur à force de trop les voir chaque jour, dans leur horreur impassible, leur froideur quotidienne. Parce qu’on sent qu’il aime trop et pas très bien, que ses rêveries pourtant pures semblent déçues par une vie décalée, parce que parfois il semble vouloir dire qu’il faut en rire et ne jamais regarder en arrière qu’avec un sourire, pour ceux à qui l’on s’est attaché ; parce qu’il exprime sans tournures philosophiques cet optimisme pourtant complexe, et paradoxal, qui consiste à reconnaître le tragique irrémédiable de l’existence pour mieux en accepter les joies seulement éphémères, virevoltantes, qui viennent de temps à autre se nicher entre vos mains, sans trop prévenir, ni qu’elles arrivent ni qu’elles s’en vont.

Parce que son regard qui regarde toujours plus loin, et ses doigts caressant nonchalamment les cordes de sa guitare, naviguent en solitaire sur des eaux troubles qui finissent toujours quelque part par croiser nos chemins.

Raphaël est peut-être un peu trop mignon, mais je pense qu’on peut aisément lui pardonner cet excès, l’essentiel étant qu’il a beaucoup plus à donner...




22 août 2006

Celle qui part

Vous le dire serait inutile, vous l'aurez bien remarqué de vous-même, je me suis échappée de Skyblog, et me voilà ici. Il y a des raisons à toute chose, et pourtant elles ne sont pas toujours claires... Pourquoi ici, pourquoi maintenant ?

A l'époque où j'ai créé le blog sur Skyblog, je crois que j'ignorais presque qu'il existait d'autres hébergeurs de weblogs, je me suis lancée là-dedans un peu innocemment comme on se lance dans de petites modes, sans trop savoir sur quoi me baser. Une photo, un texte, une couleur, et une présentation prédéfinie, c'était simple, il suffisait de trouver un peu de contenu. L'intérêt est devenu bien vite de poser dans cet espace étroit les petites choses que je me plaisais à écrire, les jolis textes de mon adolescence sur le tard, quelques souvenirs destinés à une mémoire collective entre amis puis, plus tard, une vague initiation à l'écriture de communication, destinée à un cercle de lecteurs plus large que celui de mes simples amitiés, et portant sur à peu près tous les sujets d'actualités qui me touchaient. Pour finir, un peu de culture quand même, de la musique, des livres, et des films magnifiques que j'ai vu pour la plupart cette année.

En deux ans de Skyblog donc, une certaine évolution. Le manque d'esthétique et de possibilités me gênaient, au moins autant que la fréquentation, mais pas assez peut-être pour me décider à rompre cette continuité, pour laisser tomber ce petit édifice que j'avais bâti en deux ans. Si les raisons de mon évasion semblent limpides, il reste alors la question du moment choisi. Certains d'entre vous doivent y penser, c'est l'idée du départ...

Dans nos conceptions de la vie on a facilement tendance à penser que les changements, et particulièrement les changements de positions géographiques, sont comme un moyen de "recommencer" l'existence, comme l'exprime si bien l'expression consacrée "un nouveau départ". Eh bien, je suis somme toute une personne bien ordinaire, et bien que je ne puisse l'énoncer avec certitude, il semble bien que ce nouveau blog, ses couleurs douces et ses complexités en code html, ne soient que le reflet de mon "nouveau départ" imminent.

Désormais, c'est comme si je n'étais plus seulement Fanny, l'étudiante un peu brillante qui suit sagement ses cours entre la ville classieuse d'Aix en Provence et son calme petit village d'enfance, cette fille un peu râleuse qui semble s'opposer à tout et rien pour le plaisir de la contradiction, celle qui pratique un sport un peu obscur, le Canoë-Kayak, en dilettante, et se plaît à croire qu'elle ferait une boxeuse hors pair avec ses épaules musclées.
Je serai toujours cela, quelque part mais pour l'instant je deviens aussi autre chose, je serai celle qui part...

Bientôt et pour la première fois expatriée dans un nouveau pays, une nouvelle langue, une nouvelle université (bien plus exaltante que la mienne...), de nouvelles connaissances, je vais quitter pour quelques mois à peu près tout ce qui ressemble à un monde connu. Difficile d'imaginer à quoi cela ressemblera, mais d'ores et déjà l'envie de partager mes impressions est là, alors... je devine que le nouveau blog est là pour symboliser ce lien que j'ai envie de créer.

Et bien sûr, vous me manquerez tous^^