31 juillet 2008

Du règlement de comptes sociologique

Je viens de terminer la lecture d'un ouvrage qui m'a été gracieusement offert par une amie, "Pourquoi Bourdieu" de Nathalie Heinich. L'auteur, sociologue qui a fait ses débuts sous l'égide du grand maître, propose dans ce livre de comprendre le "phénomène Bourdieu" ; entreprise pour le moins ambitieuse qui nous est présentée de la façon suivante : "Ni hagiographie à l'usage des bourdieusiens, ni pamphlet à l'usage des anti-bourdieusiens, ni analyse épistémologique à l'usage des spécialistes, ni essai de vulgarisation à l'usage des profanes, ce portrait intellectuel brossé par une ex-disciple qui a pris, depuis, ses distances, est une tentative pour comprendre, avec les outils de la sociologie et à travers le témoignage en première personne, les raisons d'un tel succès."

Voici, pourrait-on penser, l'introduction parfaite à la neutralité la plus absolue, l'entre-deux équilibré entre critiques et louanges... hélas, nul besoin d'être un grand érudit pour avoir compris que la neutralité n'est guère l'amie de la subjectivité - également annoncée par le "témoignage à la première personne" -, tout comme l'objectivité ne semble jamais à la portée de l'être humain, tout chercheur qu'il soit. Il semble que les chercheurs en sciences sociales soient constamment, en parallèle de tout projet, à la recherche de cette objectivité ou du moins du moyen d'en donner l'apparence ; en voilà encore un exemple. Il vaudrait mieux assumer le fait qu'on est incapable d'y échapper...

L'ouvrage ambitionne donc d'"expliquer" ; pourtant, on comprend très vite que la question à laquelle il répond n'est pas "pourquoi Bourdieu est-il devenu un tel phénomène, au-delà des frontières de l'espace universitaire et du territoire français ?", mais plutôt quelque chose du genre "Bourdieu mérite-t-il vraiment cette magnifique et écrasante renommée dont il a joui et jouit encore, de manière posthume ?", et on comprend également très vite que la réponse de l'auteur est non ; et, arguant de l'avoir connu de très près, "suivi" pendant de nombreuses années - il a été son directeur de thèse - puis d'être devenue ensuite "apostate" ou "exclue" du cercle sectaire bourdieusien, elle se présente peu ou prou comme la mieux placée pour nous dévoiler cet état de fait.

Déjà, c'est désagréable ; on sent que l'objectif affiché, s'il avait réussi à éveiller notre intérêt au vu de l'audace de l'entreprise, ne sera pas atteint. Pire, on sent qu'il y a là, bien qu'elle fustige à plusieurs reprises de pareils agissements chez son ancien maître, du règlement de compte entre sociologues ; et plus subtilement, d'une disciple déçue au prophète tyrannique de sa jeunesse, s'assimilant presque à une jeune amoureuse blessée par un amant magnifique et dominateur. Il y a donc une rancune palpable, tout au long du livre, qui éloigne le propos de l'explication annoncée, bien que l'auteur s'en défende de temps en temps, sans vraiment parvenir à duper le lecteur.
Heinich parle effectivement de Bourdieu comme comme un évoque un amour de jeunesse qui nous a détruit : elle raconte l'époque de la séduction, en ces termes élogieux mais empreints d'un regret implicite qui sont de circonstance, pour en venir bien vite à la désillusion et à la découverte de voies plus fécondes qui lui ont apporté "le bonheur de la recherche". En ce sens, son livre vise explicitement le désenchantement du phénomène Bourdieu ; il aspire à tuer l'admiration disproportionnée pour l'homme et son oeuvre au titre du "croyez-moi, je l'ai bien connu". Il reproduit ainsi ce qu'elle-même dit reprocher à la sociologie critique de Bourdieu, à savoir ce dévoilement du caché, ce "désenchantement de la réalité" à tout prix. Ainsi, les contradictions justement pointées du maître se retrouvent chez l'élève qui a pourtant rompu.

En dehors de cette rancune qui parsème ça et là le texte de petites pointes acerbes, d'autres choses sont à déplorer. Ce qui m'a surtout gênée est une focalisation trop importante sur l'homme par rapport à son oeuvre. Certes, elle en mentionne les apports et va même jusqu'à les louer brièvement, mais tout semble fait pour que l'on conclue que la notoriété de Bourdieu est dûe bien plus à sa personne, son charisme, ses machinations et manipulations diverses qu'au contenu de son oeuvre qui, par sa diversité, sa profondeur, son innovation conceptuelle et sa volonté politique me paraissent bien plus logiquement être ce pourquoi tant de gens y ont adhéré. La critique de l'oeuvre même porte davantage sur sa forme : écriture alambiquée volontairement complexe, contradictions visant à se protéger de toute critique, paranoïa explicite vis-à-vis des autres intellectuels, etc. Enfin, sa recherche même des contradictions entre l'oeuvre et les actes de l'homme, ce qu'elle nomme la "contre-performativité" et qu'il serait long et fastidieux de détailler ici, aboutit à des conclusions extrêmement simplistes dont on se demande si elles n'ont pas été guidées uniquement par la dynamique d'une vengeance quelconque au détriment de la rigueur démonstrative.

Ainsi, bien qu'elle mette çà et là l'accent sur des points intéressants de la personnalité ou de la sociologie de Bourdieu qui pourraient effectivement amener l'explication de son succès, l'optique éminemment critique et subjective qu'elle a choisi, à défaut de l'assumer, rend la lecture de ce livre relativement décevante.
En dernier lieu, il me semble qu'il y ait de plus un réel élément de facilité dans la rédaction de ce "pamphlet modéré" en 2007 ; c'est certainement quelque chose qu'elle n'aurait pas écrit du vivant de Bourdieu, en tous cas pas dans cette dimension critique, trop criarde et pourvue de trop de failles pour supporter une contre-argumentation sérieuse ou un simple droit de réponse.
Pour moi qui découvre peu à peu la sociologie et donc évidemment Bourdieu, il ne fait aucun doute que malgré l'immensité de son oeuvre celle-ci ait des failles, soit contestable sur certains points, bien que l'auteur s'en défende ; mais il me semble que c'est ainsi que doit faire tout intellectuel assumant ses idées. Et, a fortiori, que Bourdieu, l'homme, ait eu des failles, ait pu être exécrable parfois envers ses collègues, ait cru nécessaire de se défendre contre des ennemis que de toute évidence il avait, ait pu être contradictoire dans ses pensées et ses actes et n'ait pas eu une trajectoire de vie linéaire et parfaitement cohérente, non seulement je n'ai aucun mal à l'accepter, mais je trouve même cela rassurant : cela fait un de lui un être humain un peu plus comme les autres.

Certes, je suis peut-être moins bien placée pour critiquer Heinich qu'elle ne l'est pour critiquer Bourdieu ; mais de la même manière, je suis autorisée et exprimer et partager mon ressenti probablement avec autant de légitimité. Et pour prouver ma bonne foi et mon incomplète partialité, je finirai en citant un passage du livre dans lequel je me suis reconnue, à propos de la pensée académique et scientifique : "L'insistance sur les méthodes, l'enquête, l'empirie a le mérite d'opérer une coupure assez radicale avec toutes les formes de théorisation non étayées positivement (...) Mais elle peut aboutir à l'exclusion intolérante de toute autre forme de pensée, au dédain, voire à la haine de l'essayisme. Bourdieu les pratiqua plus qu'abondamment, condamnant ses disciples à se couper de tout un pan de la production intellectuelle de leur époque, considérée a priori comme nulle et non avenue pour peu qu'elle apparût sans substrat empirique. La liberté de lire des penseurs sans caution scientifique, la liberté de penser sans le support immédiat d'une enquête, la liberté d'écrire sans autre guide que son intuition et la décantation de ses réflexions, sont des luxes dont les bourdieusiens, même repentis, se sont privés par cette sorte d'ascèse positiviste."

10 juillet 2008

Simone de Beauvoir - Le deuxième sexe

Eh oui, on s'en doutait, il fallait bien que je le lise un jour, celui-là ; et que j'en parle, cela va de soi. Mon année scolaire précocement terminée m'a laissé le loisir, entre deux appels infructueux aux agences d'interim, de m'attaquer aux gros pavés que sont souvent les grands classiques ; dont le tome II du deuxième sexe. J'avais lu le premier il y a quelque temps ; je l'ai trouvé, bien que très intéressant, plus difficile d'accès et moins percutant que ce deuxième, intitulé L'expérience vécue. De par ses nombreuses illustrations concrètes alliées à une expérience vécue et un argumentaire soigné sans être forcément polémique, ce dernier m'a enchantée. Le deuxième sexe a près de soixante ans et son auteur est morte l'année de ma naissance, et si nul ne peut nier que depuis la condition féminine, du moins en Occident, a considérablement évolué depuis, il n'en reste pas moins que cet essai pointe du doigt un certain nombre de comportements, d'us et de coutumes qui font et faisaient des femmes ce qu'elles étaient et sont, constituant toujours, sous une forme atténuée, la trame de notre société patriarcale contemporaine. J'ai donc choisi de vous faire partager quelques passages illustrant cette pertinence qui demeure.

De l’éducation des futures femmes, p.30
Ainsi, les femmes, quand une enfant leur est confiée, s’attachent, avec un zèle ou l’arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles. Et même une mère généreuse, qui cherche sincèrement le bien de son enfant, pensera d’ordinaire qu’il est plus prudent de faire d’elle une « vraie femme » puisque c’est ainsi que la société l’accueillera le plus aisément. On lui donne donc pour amies d’autres petites filles, on la confie à des professeurs féminins, on lui choisit des livres et des jeux qui l’initient à sa destinée, on lui déverse dans les oreilles les trésors de la sagesse féminine, on lui propose des vertus féminines, on lui enseigne la cuisine, la couture, le ménage en même temps que la toilette, le charme, la pudeur ; on l’habille avec des vêtements incommodes et précieux dont il lui faut être soigneuse, on la coiffe de façon compliquée, on lui impose des règles de maintien : tiens toi droite, ne marche pas comme un canard ; pour être gracieuse, elle devra réprimer ses mouvements spontanés, on lui demande de ne pas prendre des allures de garçon manqué, on lui défend les exercices violents, on lui interdit de se battre : bref, on l’engage à devenir, comme ses aînées, une servante et une idole. Aujourd’hui, grâce aux conquêtes du féminisme, il devient de plus en plus normal de l’encourager à faire des études, à s’adonner aux sports ; mais on lui pardonne plus volontiers qu’un garçon d’y mal réussir ; on lui rend plus difficile la réussite en exigeant d’elle un autre genre d’accomplissement : du moins veut-on qu’elle soit aussi une femme, qu’elle ne perde pas sa féminité.

Humanité, féminité, virilité, p.195
L’homme représente aujourd’hui le positif et le neutre, c’est-à-dire le mâle et l’être humain, tandis que la femme est seulement le négatif, la femelle. Chaque fois qu’elle se conduit en être humain, on déclare donc qu’elle s’identifie au mâle. Ses activités sportives, politiques, intellectuelles sont interprétées comme une « protestation virile » ; on refuse de tenir compte des valeurs vers lesquelles elle se transcende, ce qui conduit évidemment à considérer qu’elle fait le choix inauthentique d’une attitude subjective. Le grand malentendu sur lequel repose ce système d’interprétation, c’est qu’on admet qu’il est naturel pour l’être humain femelle de faire de soi une femme féminine : il ne suffit pas d’être une hétérosexuelle, ni même une mère, pour réaliser cet idéal ; la « vraie femme » est un produit artificiel que la civilisation fabrique comme naguère on fabriquait des castrats ; ses prétendus « instincts » de coquetterie, de docilité, lui sont insufflés comme à l’homme l’orgueil phallique ; il n’accepte pas toujours sa vocation virile ; elle a de bonnes raisons pour accepter moins docilement encore celle qui lui est assignée.

Le dilemme de la femme indépendante, p.594
Si la femme indépendante, et surtout l’intellectuelle, a du mal à plaire, c’est qu’elle n’est pas comme ses petites sœurs esclaves une pure volonté de plaire ; le désir de séduire, si vif qu’il soit, n’est pas descendu au fond de ses os ; dès qu’elle se sent maladroite, elle s’irrite de sa servilité ; elle veut prendre sa revanche en jouant le jeu avec des armes masculines : elle parle au lieu d’écouter, elle étale des pensées subtiles, des émotions inédites ; elle contredit son interlocuteur au lieu de l’approuver, elle essaie de prendre le dessus sur lui. Mais l’attitude de défi agace les hommes plus souvent qu’elle ne les domine ; ce sont eux d’ailleurs qui l’attirent par leur propre défiance ; s’ils acceptaient d’aimer au lieu d’une esclave une semblable – comme le font d’ailleurs ceux d’entre eux qui sont à la fois dénués d’arrogance et de complexe d’infériorité – les femmes seraient beaucoup moins hantées par le souci de leur féminité ; elles y gagneraient du naturel, de la simplicité, et elles se retrouveraient femmes sans tant de peine puisque, après tout, elles le sont.

De la crainte de l’universalité, p.649
En tous cas, objecteront certains, si un tel monde est possible [une égalité réelle entre hommes et femmes], il n’est pas désirable. Quand la femme sera « la même » que son mâle, la vie perdra « son sel poignant ». Cet argument non plus n’est pas nouveau : ceux qui ont intérêt à perpétuer le présent versent toujours des larmes sur le mirifique passé qui va disparaître sans accorder un sourire au jeune avenir. Il est vrai qu’en supprimant les marchés d’esclaves on a assassiné les grandes plantations si magnifiquement parées d’azalées et de camélias, on a miné toute la délicate civilisation sudiste ; et il y a un certain « charme féminin » qui menace lui aussi de tomber en poussière. Quand elle s’exhibe dans sa splendeur, la « femme charmante » (…) est un prodige vers lequel les hommes tendent leurs mains avides ; mais dès qu’ils s’en saisissent, celui-ci s’évanouit. Un si fugitif miracle – et si rare – mérite-t-il qu’on perpétue une situation qui est néfaste pour les deux sexes ? (…)
Le fait est que ce sacrifice paraît aux hommes singulièrement lourd : (…) pris entre le silence de la nature et la présence exigeante d’autres libertés, un être qui soit à la fois leur semblable et une chose passive est un grand trésor ; la figure sous laquelle ils perçoivent leur compagne peut bien être mythique,, les expériences dont elle est la source ou le prétexte n’en sont pas moins réelles ; que la dépendance, l’infériorité, le malheur féminins lui donnent leur caractère singulier, il ne peut être question de le nier ; assurément l’autonomie de la femme, si elle épargne aux mâles bien des ennuis, leur déniera aussi maintes facilités ; assurément il est certaines manières de vivre l’aventure sexuelle qui seront perdues dans le monde de demain : mais cela ne signifie pas que l’amour, le bonheur, la poésie, le rêve en seront bannis.