26 janvier 2007

Petite ode à Mister Jack

La musique de Jack n’est pas de ces morceaux dont on tombe éperdument et subitement amoureux, enchanté de la mélodie, subjugué par une voix charmeuse, et dont on finit par se lasser au bout de quelques mois, avec de temps en temps quelques retours mélancoliques comme à de bons moments passés. Sa musique n’a pas ce goût sucré et renversant des coups de coeurs et des folies éphémères ; elle en reste à un art simple, un peu toujours entre-deux, évocateur à la fois de touts et de riens, à tel point qu’il est difficile d’en faire une définition, ou plutôt comme je le voudrais, une éloge.

Ce qu’il me faudrait faire comprendre, c’est l’ambiance que porte les notes de sa guitare et le timbre chaleureux de sa voix ; mais par quel bout prendre une atmosphère, pour en aspirer l’essence et la traduire en quelques mots le temps d’un article ? Il n’est pas toujours aisé de chroniquer ce que l’on aime.

Je pourrais commencer par son histoire ; dans sa jeunesse, son enfance même, Jack Johnson était une petite étoile du surf sur les plages hawaiennes, survolant du haut de sa planche des vagues plus ou moins mythiques, alors qu’il était tout juste un adolescent ; il faisait partie de ces prodiges excessivement brillants, parfaitement à leur place. Et puis, pourtant, un jour, il est comme qui dirait tombé d’une vague ; et cet accident de parcours a fait naître d’autres ambitions. Un rêve d’abandonné pour quelques autres, et une guitare entre les mains. L’année 2000 verra le début d’une véritable carrière.

Je pourrais continuer par mon histoire, à moi ; et mon approche chaotique de cette musique qui ne ressemble pas vraiment à autre chose. Nous avons eu nos premières fois laborieuses, puis à force de soirées entre amis et de rencontres au hasard de la bande FM, j’ai fini par découvrir ce qui faisait l’intérêt de ces morceaux sans fioritures et sans prétention.
Ce qui en ressort le plus, c’est une impression
de sérénité ; un art sorti du temps, comme apte à accompagner n’importe quel moment de la vie, ramener les humeurs un peu trop extrêmes à un point central de bien-être un peu détaché des désagréments quotidiens. Quelque chose qui donne à sourire quelle que soit la situation dans laquelle on se trouve.

Trois albums, une éventuelle évolution presque insensible, un dénuement de plus en plus important pour qu’au final il ne semble rester que l’homme et la guitare. Jack chante toujours un peu dans la même position, la tête penchée et les yeux presque fermés, les doigts caressant plus qu’autre chose les cordes de l’instrument. Et la musique paraît couler sans aucun effort, avec facilité, comme consubstantielle à son auteur. En somme, il y a comme une philosophie qui me plaît là-dedans ; l’idée que rien n’est irréversible et que l’on est plus à même d’apprivoiser les aléas de l’existence, particulièrement les mauvais, avec une certaine nonchalance positive ; il y a de l’avenir tant que l’on est en vie, et on peut toujours décider d’en faire quelque chose de bien.

En musique...

12 janvier 2007

La différence sportive

Texte commencé il y a quelque temps à Londres, laborieusement fini après mon retour en France. Plus brouillon que je ne l'avais souhaité, mais néanmoins, envie de faire partager l'idée générale.

Assise sur un banc sur le quai du métro, je contemple mes grosses baskets aux lacets bleu vif et mon sweat orange peut-être un peu trop large. Il y a d’autres filles qui attendent ; aucune d’elles ne porte de baskets ni de grand sweat-shirt. Elles sont maquillées, et sinon jolies, en tous cas soignées (on ne pourrait utiliser à propos d’elles cette expression ridicule « une femme négligée »).

Soudain une question me vient à l’esprit : pourquoi, depuis que je m’intéresse d’assez près aux causes et aux enjeux de l’égalité des sexes, me suis-je (re)mise à porter des vêtements de sport ? On pourrait me répondre spontanément, consciemment ou inconsciemment tu cherches à ressembler à un garçon, tu recherches une idée d’égalité à travers un déni apparent de ta spécificité féminine (ce qui correspondrait à la définition du féminisme universaliste, d’après ce que j’ai compris). Sensé, mais faux.
Car je regarde encore une fois mes chaussures et mon sweat, et ils ne ressemblent pas à un garçon ; ils ne ressemblent à rien de proprement sexué, en fait. Ils ne portent pas de signe de genre. Ils sont neutres, plus ou moins. Voilà qui constitue peut-être un indice pour répondre à ma question première.
J’observe cette fois les hommes autour de moi. L’un d’entre eux seulement, un gros sac de sport à ses pieds, porte des baskets et un survêtement. Les autres portent des costumes de citadins, sobres, sombres, simples, et définitivement masculins - il ne me viendrait d’ailleurs nullement à l’esprit d’essayer de porter des fringues pareilles.

Cela dit, effectivement, dans ma conception (actuelle du moins) des choses, l’égalité des sexes passe par une certaine neutralité, une élimination des signes de genre, et a fortiori de ceux superficiels et inutiles.
Certains s’écrieront que ma vision est totalitaire et va à l’encontre de la diversité, si cotée de nos jours, qui fait la richesse de l’humanité - cette même humanité qui fait plutôt le malheur des femmes, aujourd’hui et depuis bien longtemps (cela dit).
Mais tentons d’être un peu rationnels ; cette diversité de genre est inébranlable, sauf mutilations volontaires ; un homme restera toujours différent d’une femme, quels que soient les parures et les comportements arborés. Il me semble (en simplifiant) que cette différence profondément biologique n’a pas besoin d’être creusée davantage - c’est le principe même de la notion d’équilibre : un peu, mais pas trop ; et cela s’applique aux « différences » comme à bien d’autres choses.
Je me contenterai donc pour contrer cet argument spontané de poser une autre petite question : y a-t-il une qualité spécifiquement féminine qui soit socialement valorisée ? Si vous cherchez un peu, des termes tels que douceur, sensibilité vont vous venir à l’esprit. Je me permettrai alors d’insister sur le « spécifiquement » de ma question. La douceur et la sensibilité sont des qualités très répandues chez bon nombres d’hommes (et heureusement), et même si ce n’est pas la première facette qu’ils mettraient en avant (l’idéal de virilité planant toujours au-dessus de la personne sociale), il suffit de creuser un peu la carapace pour que ce genre de qualité se dévoile. Ce n’est pas spécifiquement féminin.

En vérité, je crois que je pars du principe que les filles et les garçons ne sont pas si différents qu’on veut bien le croire. Il ne pourraient être de parfaits semblables - tout simplement parce que l’être se définit de façon très importante par rapport à son acquis, bien plus que son inné, et que les différences indéniables d’expérience personnelle, ne serait-ce que liées à leurs particularités anatomiques, leur confèrent plus ou moins sensiblement des aspirations ou des désirs différents. Soit. Mais partant de ce constat, il me semble que les êtres humains, masculins ou féminins, peuvent cheminer dans l’existence sur des voies très proches ; encore faut-il le vouloir, encore faut-il préférer le rapprochement à l’exacerbation des différences. Il faut reconnaître que le choix des sociétés patriarcales semble pencher fortement vers le camp de la différence, et évidemment, toujours au détriment des femmes, confinées à des valeurs généralement socialement mal considérées, apparentées à une idée générale de faiblesse et insensiblement amenées à s’y complaire. Les sociétés les plus ouvertement patriarcales et les plus inégalitaires en matière de sexe sont d’ailleurs celles où féminin et masculin sont le plus distingués, dans la sphère privée comme publique, dans la dimension morale comme dans la dimension physique - on peut citer, en toute facilité, l’exemple éclatant de par son archaïsme revendiqué de l’Arabie Saoudite contemporaine.

Passons. Mon point est que trop de différence nuit à l’égalité. Quels sont donc les vecteurs permettant de placer garçons et filles dans un univers de mixité égalitaire, atténuant le trop plein de différence socialement encouragés ?
Pour moi, le sport en est un. Et un excellent, car déjà en place, un peu partout, petites bulles d’oxygène dans l’atmosphère ambiante du patriarcat. Oui, le sport m’apparaît doté d’un potentiel extraordinaire en matière d’évolution vers l’égalité des sexes. A tel point que je m’étonne de n’avoir encore rien lu à ce sujet - on a bien dû déjà en parler quelque part, mais pas une bribe n’est en tous cas tombée entre mes mains, qui farfouillent pourtant beaucoup dans la littérature touchant à ce domaine.

Pourtant, cette idée demeure paradoxale car c’est à travers le sport - qui englobe non seulement l’effort physique mais aussi le système de valorisation qui lui est attaché, compétition et récompenses - que s’exprime le plus brutalement et ouvertement l’inégalité indéniable entre hommes et femmes : la différence de force physique.
Mais après acceptation de leurs capacités respectives, garçons et filles recherchent chacun de meilleur d’eux-mêmes ; et bien que dans n’importe quelle discipline sportive, ils soient amenés à concourir dans des catégories spécifiques, ils en viennent à se considérer plus ou moins comme des rivaux. Au sens où leur estime réciproque se base davantage sur leurs performances que sur d’autres critères, plus aléatoires.

En effet, s’il ne semble pas inhabituel pour un homme d’être jugé par rapport à ses capacités en matière de puissance physique ou d’adresse, cela l’est bien davantage pour une fille. En résumé, l’expérience sportive offre à ces dernières l’opportunité d’être jugées pour, et appréciées par rapport à ce qu’elles sont capables de réaliser, et non plus sur des critères arbitraires et passifs telle que la « beauté » - prétendue qualité qui, bien trop souvent, apparaît comme condition essentielle de la valeur d’une femme.
Pénétrer le milieu sportif et s’y adapter est peut-être se conformer à une norme masculine, entrer dans un système de valeurs masculin ; mais, indéniablement, cela permet aux filles de jouir d’une véritable considération pour leur talent. (Sur ce point, un argument très pertinent m’a été opposé, consistant en ce qu’il en était de même dans d’autres situations où les femmes comme les hommes étaient amenées à créer, dans le domaine de l’art par exemple ; sur le moment, j’avais eu du mal à exprimer le cas particulier que l’environnement sportif constituait à mes yeux. Une lecture très intéressante faite par la suite m’aura aidé à préciser ce point, à savoir que le sport offre « en plus » une expérience de distanciation vis-à-vis du rapport féminin habituel au corps ; corps qui, à travers l’effort physique, acquiert une dimension active plutôt que passive et devient appréciable pour ce motif. Je donnerai plus de détails là-dessus dans un prochain article.)

Ce qu’il me semble entrevoir à travers cet exemple sportif, c’est que l’accès vers plus d’égalité passe par une interpénétration des univers et systèmes de valeurs dits masculins et féminins. Mais, étant donné que des deux, le système considéré comme socialement supérieur est le système masculin, peut-être que cette interpénétration doit être à l’initiative des femmes. Puisque ce sont les critères masculins qui sont socialement valorisés, l’erreur serait à mon avis de refuser aux femmes de se mesurer selon ces critères, alors que rien ne les en empêche réellement ; et c’est ce qu’elles font déjà dans les milieux sportifs. Avec tout ce que ce milieu implique de connivence, de solidarité, de camaraderie, de convivialité et de défi mutuel entre ses acteurs. En somme, le sport rapproche les hommes et les femmes au plus près, en se basant ouvertement sur leur différence la plus fondamentale ; et c’est pourquoi, à mon sens, il s’agit d’un magnifique modèle social.