26 novembre 2007

Femmes, islam et pensée occidentale : petits commentaires critiques

Dans un article publié sur le site du Monde Diplomatique, un journaliste du nom d’Alain Gresh cite quelques études récentes sur la situation des femmes en terre d’islam et notamment sur l’existence (ou non existence) d’un féminisme musulman ; il relate également le « fait divers » que je recopie ci-dessous. Avec, à la suite, une série choisie de commentaires laissés par des lecteurs ; et je me permets quant à ces derniers une petite relecture critique qui m’a semblé nécessaire.

J’ai, à plusieurs reprises, abordé la situation des femmes dans le monde arabe. Et aussi le rapport entre lutte de libération et émancipation des femmes, notamment en Palestine. Et quelle est la place de l’islam dans les luttes des femmes aujourd’hui ? (...)

Une lecture progressiste du message de l’islam n’a évidemment pas cours partout. Ainsi Le Figaro du 22 novembre reproduit cette information : « Une Saoudienne condamnée pour avoir parlé de son viol » (Georges Malbrunot). Le journaliste écrit : « Elle A 19 ans. Elle est mariée et issue de la minorité chiite du royaume. Sa faute ? Avoir rejoint dans une voiture un autre homme que son mari, qui devait lui rendre une vieille photo d’elle. Pour “fréquentations illégales”, un tribunal la condamna en octobre 2006 à 90 coups de fouet. En Arabie, les femmes ne doivent pas s’exposer dans la rue avec un homme étranger au cercle familial. Peu importe que la malheureuse ait été violée par sept gros bras qui l’attaquèrent ce jour-là. Elle commit ensuite une autre « faute » : elle parla de son calvaire aux médias. « Une tentative d’envenimer la situation et d’influencer l’appareil judiciaire », l’accuse un nouveau jugement rendu la semaine dernière par la Cour générale de Qatif, qui aggrave la peine à 200 coups de fouet et six mois de prison. »

Dans le quotidien saoudien en anglais, Arab News du 21 novembre, Lubna Hussain publie un article intitulé « A Slap in the Face of Justice » (une gifle à la justice). Parlant de la victime, elle écrit : « Au lieu d’avoir été saluée pour avoir oser briser les tabous sociaux et affronter les conséquences des traumatismes dont elle a profondément souffert, elle se retrouve à la place des accusés avec ses violeurs, accusée de complicité dans leur crime. Selon la cour, d’abord elle n’aurait pas dû être avec un homme qui n’était pas son "gardien". Les juges ont lu dans une boule de cristal et vu qu’elle "avait l’intention de faire quelque chose de mal" et cela constituait une très bonne raison pour la bande de la violer. C’est toujours la faute de la femme, bien sûr ! (...)
Pour ajouter du grotesque à l’insulte, l’avocat de la défense est devenu maintenant l’ennemi public numéro 1 parce qu’il a avancé des preuves qui s’appuient sur la juridiction musulmane et des principes pour montrer combien ridicule et contraire à la foi était le jugement. Plutôt que d’accepter son erreur et de la redresser en appel, la cour a simplement montré que faire appel revient à demander un châtiment plus dur. C’est aussi une incitation aux avocats à ne pas défendre les victimes de crimes de haine, sinon ils risquent de perdre leur droit de pratiquer. »

Il sera intéressant de voir comment la presse de large audience (en arabe) réagit à ce verdict en Arabie saoudite.


Commentaires : (reproduits en italique ; mes apports sont à la suite de chacun)

1) Ce qui est certain, c’est que tous les islamophobes que comptent la France (et il y en a beaucoup) n’ont pas fini d’instrumentaliser cette "actualité", on va l’entendre souvent et pendant des mois... Pourtant l’Arabie est dans l’"axe du bien", elle l’est l’allié stratégique des Etats Unis (et donc du camp "occidental") depuis 1938, c’est-à-dire la découverte de ses gisements fabuleux en or noir... Elle a été l’ennemi farouche de tous les gouvernements arabes progressistes, Nasser en sait quelque chose !, elle est encore l’ennemi par excellence de l’Iran...


- tout ce qui intéresse ce monsieur c’est « l’instrumentalisation » qui va être faite par les horribles islamophobes... les affronts faits aux femmes en terre d’islam, sont, à côté de cette calomnie imméritée, de seconde importance (tout ce qui touche aux femmes est « second », comme l’exprime si bien le titre du livre de Simone de Beauvoir)


- il convient d’ailleurs de s’interroger sur le sens du mot « islamophobe » utilisé à profusion et il me semble, jamais clairement défini. Etymologiquement : « peur de l’islam », n’est-ce pas ? Or, certaines évolutions culturelles contemporaines liées à l’islam ne sont-elles pas franchement inquiétantes ? Je pense que si et le sens commun fait donc de moi une affreuse islamophobe. Je suis l’ennemie du dialogue interculturel ! Bêtise. Parce que islamophobe est un terme lié complaisamment et de façon sous-entendue liée à un racisme qui serait proprement occidental, voire français, vis-à-vis des populations musulmanes (entendez : nos immigrés), dont la religion en vient quasiment à constituer une « race ». Amalgame facile et idiot. Et dommage pour les Arabes non-musulmans, dont l’identité et la place sociale se trouvent du même coup niées ! Bref, idiotie de l’islamophobie, terme creux fait pour faire peur justement, et amener toute personne qu’elle viserait à se récrier : « mais non ! J’ai rien contre les Arabes ! » alors que ce n’est pas le sujet. Détournement de conversation visant à avoir le dernier mot, ou à passer pour l’apôtre du bien ? Très profond, vraiment...


- Autre argument : l’axe du bien/du mal ; alliés de l’occident/ennemis... c’est la dichotomie de Georges Bush, et certainement d’un bon nombre de politiques européens, mais est-ce que parce que l’on est occidental que l’on est forcé de coller à ce modèle ? Ou de s’y opposer et par là d’adorer l’islam, en vrac, les islamistes, les lapideurs... enfin, tous les ennemis ? Simplification encore.

Qu’est supposée nous faire ressentir cette brillante information ? Que comme l’Arabie Saoudite est l’allié stratégique des USA, nous, bien-pensants occidentaux vaguement islamophobes, nous ferions mieux de la fermer lorsqu’il s’agit de critiquer le modèle social de ce pays, ouvertement hostile aux femmes ? Ou que l’on a beau jeu de critiquer alors que notre gouvernement soutient indirectement de telles pratiques ? Si ce n’est pas ça, que l’on m’explique...


- L'Arabie Saoudite a été l’ennemi de tous les régimes progressistes arabes... d’ailleurs pour preuve elle est encore l’ennemi de l’Iran... qui n’est déjà pas un régime arabe (mais comme musulman et arabe, c’est pareil, pour les combattants de l’islamophobie...) et un régime progressiste ? (là c’est presque à en mourir de rire) c’est évident, surtout en matière de droit des femmes par exemple, un régime qui a entre autres pour principe la ségrégation sexuelle et la négation des homosexuels (« pas un seul homosexuel en Iran" a déclaré Mr Ahmadinedjad...)


2) Je ne comprends pas très bien ce que signifient « le rôle des femmes dans le monde arabe » ou « la place des femmes dans l’islam ».

Le monde arabe serait-il une planète mystérieuse où les lois de la nature terrestre ne pourraient pas fonctionner ?

La religion musulmane serait-elle une religion exclusivement masculine pour que la place des femmes s’y pose plus particulièrement que dans les autres religion ?

Les femmes ne sont-elles pas autant que les hommes des facteurs actifs de l’organisation politico-économique des sociétés ?

Musulmanes ou pas les femmes n’ont pas accès à la prêtrise (sauf quelques exceptions anglicanes), arabes ou pas les sociétés d’immigration ont tendance à être matriarcales, les sociétés féodales, patriarcales, les sociétés "démocratiques", parfaitement hypocrites.

Ce n’est pas le rôle des femmes "ceci" ou la place des femmes "cela"qui comptent, mais bel et bien l’état des sociétés, et la cohérence des actes de chacun.


- Il faudrait d’abord m’éclairer sur ce que sont « les lois de la nature terrestre » qui s’appliquent aux relations hommes-femmes et la portée scientifique d’un tel concept... ça m’échappe grandement. J’espère que ce n’est pas un avatar du biologisme qui affirme que les femmes sont plus ou moins aptes à faire ceci, ou cela, et en tous cas toujours moins aptes que les hommes lorsqu’il s’agit de pouvoir. Tout ce qu’on peut dire c’est que la femme par sa constitution physique est plus « asservie » à l’espèce que l’homme (je reprends encore Simone de Beauvoir), mais elle est aujourd’hui de plus en plus en mesure de dépasser cet asservissement (notamment grâce au contrôle des naissances) ; bref, c’est la seule loi que je vois. Et à mon avis elle fonctionne plutôt bien dans le monde arabe étant donné le taux de natalité de ces pays. Passons sur cette question vide.


- « La religion musulmane serait-elle une religion exclusivement masculine ? » eh bien, je crois que pour une fois on peut répondre, et la réponse est oui. Du moins - nuançons le propos - l’islam est, en tant que religion révélée dans le Livre/Coran, une religion qui s’adresse aux hommes et prescrit aux hommes. Ces hommes ont à leur tour la responsabilité de prescrire le comportement de croyante aux femmes. C’est ce que dit le Coran : il s’adresse à des êtres humains explicitement masculins. Il est fait référence aux êtres féminins comme « vos femmes ». Et on sait que dans cette religion, au sens strict, à l’interprétation la plus pure que l’on peut en faire, les premiers priment sur les secondes. Ce qui, lorsque la religion est érigée en principe d’Etat, certainement un handicap pour l’égalité des sexes. Voilà par contre un « loi » qui peut s’appliquer, à des degrés divers, aux femmes en régime islamique - et cela ne peut leur être que défavorable.


- « Les femmes ne sont-elles pas autant que les hommes des facteurs actifs de l’organisation politico-économique des sociétés ? » Oui, elles le sont, puisqu’elle sont moitié de la population de toute société, mais cela n’implique en aucun cas que l’organisation soit égalitaire. L’islam, en l’occurrence - tout comme dans les sociétés occidentales il y a moins d’un siècle - prévoit cette organisation sous un mode binaire : les femmes administrent « l’intérieur » et les hommes « l’extérieur ». C’est un système inégalitaire mais viable. Mais les femmes y sont confinées physiquement, et limitées socialement. Elles ne participent pas à la décision publique et au pouvoir social.


- « Arabes ou pas les sociétés d’immigration ont tendance à être matriarcales » : cette dame, ou ce monsieur, a une fâcheuse tendance à être mal renseigné, en plus de dire des bêtises. L’existence du matriarcat est actuellement scientifiquement mise en doute ; on estime qu’il a pu exister, il y a longtemps, dans des sociétés primitives, des formes de matriarcat, mais les éléments manquent pour s’en assurer. Qu’est-ce encore qu’une « société d’immigration » ? Ce qui est sûr, c’est que les sociétés musulmanes sont patriarcales. Il ne faut pas confondre société matriarcale et matrilinéaire, qui signifie que la filiation s’établit via les femmes. Ce qui, en pratique ne leur confère aucun pouvoir social. Les hommes gardent le privilège de domination, même dans de telles sociétés.

En gros, une société peut être parfaitement cohérente et inégalitaire. Je ne vois pas pourquoi cette cohérence l’exempterait de critiques.


3) « ... Mais il y aussi la banalisation occidentale de la pornographie, le modèle de la starlette en string, le triomphe de la nudité dans la publicité, la femme, parfois la petite fille, servie à domicile dans toutes les positions de la domination et de l’humiliation par les réseaux internet au nom d’une prétendue libération de la morale. Inutile de dire qu’une société qui développe ces pratiques n’est pas plus humaine. ... »

Un autre commentateur cite ce passage d’un article de Michèle Narvaez. Au moins ce qui est dit en soi pour une fois n’est pas complètement idiot. Mais quel est le but de cette citation ? Quoi d’autre qu’une nouvelle dichotomie censée nous éclairer et nous faire sentir combien chercher à améliorer le statut des femmes musulmanes est vain ?

« Chez nous, il y a le porno ! On n’a aucun droit de se permettre une critique sur le voile, on fait pas mieux ! ». C’est un argument ô combien récurrent et ô combien mal fondé. Ou alors elle s’adresse à des idiots qui ne réfléchissent qu’à moitié. Le voile fait de la femme un objet sexuel, objet de désir masculin et donc susceptible de créer du désordre social ; c’est pour cela qu’on cache le corps. La prostitution et le porno réduisent de même la femme à son corps et son corps à un objet de désir sexuel masculin ; ils agissent comme éléments d’assouvissement de ce désir, ce qui est aussi une forme de pacification sociale (simplification extrême : si les hommes peuvent se soulager avec une prostituée ou face à une vidéo, il ne seront pas sujets à des pulsions qui pourraient les amener à agresser des filles). Au final, pas de grande différence, hein ? Une petite quand même : dans les pays occidentaux, même si on est régulièrement agressé par la nudité dans la pub par exemple, personne ne vous oblige en tant que fille à vous trimballer en bikini même quand il fait - 10. Ce n’est pas non plus mal vu de sortir habillée, que je sache. Dans beaucoup de pays musulmans, ne pas sortir voiléede la tête aux pieds est actuellement une transgression importante des normes sociales, même par temps caniculaire. Sans parler des pays où le voile, ou la burqa, sont obligatoires légalement parlant.

Et puis, où est-il écrit que l’on devrait choisir entre ces deux situations minables ? On ne peut pas imaginer que l’émancipation féminine se fasse précisément hors de modèles pareils ?
Après, il peut y avoir des filles qui choisissent de s’habiller comme des putes et d’autres de porter le voile... et là, d’un côté comme d’un autre, on est impuissant ; on peut se contenter de regretter que des femmes par elles-mêmes se cantonnent au rôle exclusivement sexuel que la société leur assigne ou leur propose.

4) C’est fou ce que certains occidentaux sont fascinés par la femme arabe et musulmane en général. Certains même lui portent un intérêt particulier et nous en sommes... convaincus de leur sincérité. Rappelez-vous le tapage médiatique à propos de la femme nigériane que des illuminés voulaient lapider, tous les sujets sur l’excision des jeunes filles (excision présentée comme une pratique courante), tous les sujets sur les mariages forcés qui relèvent de pratiques sociales et non religieuses (en islam le mariage est nul et non avenu s’il n’y a pas consentement des deux époux). Mais curieusement ces âmes charitables et tout à fait sincères n’ont pas vu la souffrance des femmes irakiennes qui ont vu leurs enfants mourir devant leurs yeux de faim et de maladie à cause de l’embargo ordonné par les américains pendant près de 10 ans, il n’ont pas vu les milliers de femmes palestiniennes qui ont vu leurs enfants se faire tirer comme des lapins par des militaires israéliens, des femmes qui élèvent des garçons et des filles sans avenir... Mais celles là si elles sont femmes elles n’ont aucun intérêt dans les perspectives islamophobes. Démocratie ? Oui. Liberté d’expression ? Je dis oui encore. Hypocrisie ? Non merci.

- Et là encore, on serait censé se désintéresser des maux infligés exclusivement aux femmes, parce que certaines décisions occidentales ont durement affecté ces pays où les femmes sont maltraitées. Encore une fois, secondaire... mais non, nous dit l’auteur(e) : ces décisions occidentales ont terriblement affecté les femmes justement ! Oui, mais pas qu’elles - c’est donc un sujet différent (hop, un petit détournement de la question féminine). En plus de subir les obus, les femmes subissent la lapidation, l’excision, les viols conjugaux, les crimes d’honneur... en quoi le premier élément serait légitime pour occulter tous ces faits et les rendre de moindre importance ? Justement parce qu’ils ne concernent que les femmes ?

- On remarquera, d’autre part, que dans ce beau discours la place des femmes est magnifiquement assimilée à celle de mère : « elles ont vu leurs enfants mourir, elles les élèvent sans avenir ». Vu que c’est la leur rôle principal dans la société traditionnelle, procréer, voir leurs enfants se faire tuer est donc bien plus important que leur propre intégrité physique ou morale... sans parler de libertés...

* * *

Je m’arrête là. Cette lecture sur un site dont l’on pourrait pourtant espérer un certain niveau intellectuel me confirme dans la triste idée que les souffrances spécifiques endurées par les femmes apparaissent toujours, dans la tête du bien-pensant occidental comme musulman ou je ne sais, secondaires. On est toujours prêt à nier leur importance en les comparant à quelque principe supérieur : les horreurs de la guerre, le respect des religions, l’antiracisme... autant de phénomènes pour lesquels, du fait qu’ils concernent des hommes et des femmes, notre indignation devrait être beaucoup plus légitime.


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