Eh oui, on s'en doutait, il fallait bien que je le lise un jour, celui-là ; et que j'en parle, cela va de soi. Mon année scolaire précocement terminée m'a laissé le loisir, entre deux appels infructueux aux agences d'interim, de m'attaquer aux gros pavés que sont souvent les grands classiques ; dont le tome II du deuxième sexe. J'avais lu le premier il y a quelque temps ; je l'ai trouvé, bien que très intéressant, plus difficile d'accès et moins percutant que ce deuxième, intitulé L'expérience vécue. De par ses nombreuses illustrations concrètes alliées à une expérience vécue et un argumentaire soigné sans être forcément polémique, ce dernier m'a enchantée. Le deuxième sexe a près de soixante ans et son auteur est morte l'année de ma naissance, et si nul ne peut nier que depuis la condition féminine, du moins en Occident, a considérablement évolué depuis, il n'en reste pas moins que cet essai pointe du doigt un certain nombre de comportements, d'us et de coutumes qui font et faisaient des femmes ce qu'elles étaient et sont, constituant toujours, sous une forme atténuée, la trame de notre société patriarcale contemporaine. J'ai donc choisi de vous faire partager quelques passages illustrant cette pertinence qui demeure.De l’éducation des futures femmes, p.30
Ainsi, les femmes, quand une enfant leur est confiée, s’attachent, avec un zèle ou l’arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles. Et même une mère généreuse, qui cherche sincèrement le bien de son enfant, pensera d’ordinaire qu’il est plus prudent de faire d’elle une « vraie femme » puisque c’est ainsi que la société l’accueillera le plus aisément. On lui donne donc pour amies d’autres petites filles, on la confie à des professeurs féminins, on lui choisit des livres et des jeux qui l’initient à sa destinée, on lui déverse dans les oreilles les trésors de la sagesse féminine, on lui propose des vertus féminines, on lui enseigne la cuisine, la couture, le ménage en même temps que la toilette, le charme, la pudeur ; on l’habille avec des vêtements incommodes et précieux dont il lui faut être soigneuse, on la coiffe de façon compliquée, on lui impose des règles de maintien : tiens toi droite, ne marche pas comme un canard ; pour être gracieuse, elle devra réprimer ses mouvements spontanés, on lui demande de ne pas prendre des allures de garçon manqué, on lui défend les exercices violents, on lui interdit de se battre : bref, on l’engage à devenir, comme ses aînées, une servante et une idole. Aujourd’hui, grâce aux conquêtes du féminisme, il devient de plus en plus normal de l’encourager à faire des études, à s’adonner aux sports ; mais on lui pardonne plus volontiers qu’un garçon d’y mal réussir ; on lui rend plus difficile la réussite en exigeant d’elle un autre genre d’accomplissement : du moins veut-on qu’elle soit aussi une femme, qu’elle ne perde pas sa féminité.
Humanité, féminité, virilité, p.195
L’homme représente aujourd’hui le positif et le neutre, c’est-à-dire le mâle et l’être humain, tandis que la femme est seulement le négatif, la femelle. Chaque fois qu’elle se conduit en être humain, on déclare donc qu’elle s’identifie au mâle. Ses activités sportives, politiques, intellectuelles sont interprétées comme une « protestation virile » ; on refuse de tenir compte des valeurs vers lesquelles elle se transcende, ce qui conduit évidemment à considérer qu’elle fait le choix inauthentique d’une attitude subjective. Le grand malentendu sur lequel repose ce système d’interprétation, c’est qu’on admet qu’il est naturel pour l’être humain femelle de faire de soi une femme féminine : il ne suffit pas d’être une hétérosexuelle, ni même une mère, pour réaliser cet idéal ; la « vraie femme » est un produit artificiel que la civilisation fabrique comme naguère on fabriquait des castrats ; ses prétendus « instincts » de coquetterie, de docilité, lui sont insufflés comme à l’homme l’orgueil phallique ; il n’accepte pas toujours sa vocation virile ; elle a de bonnes raisons pour accepter moins docilement encore celle qui lui est assignée.
Le dilemme de la femme indépendante, p.594
Si la femme indépendante, et surtout l’intellectuelle, a du mal à plaire, c’est qu’elle n’est pas comme ses petites sœurs esclaves une pure volonté de plaire ; le désir de séduire, si vif qu’il soit, n’est pas descendu au fond de ses os ; dès qu’elle se sent maladroite, elle s’irrite de sa servilité ; elle veut prendre sa revanche en jouant le jeu avec des armes masculines : elle parle au lieu d’écouter, elle étale des pensées subtiles, des émotions inédites ; elle contredit son interlocuteur au lieu de l’approuver, elle essaie de prendre le dessus sur lui. Mais l’attitude de défi agace les hommes plus souvent qu’elle ne les domine ; ce sont eux d’ailleurs qui l’attirent par leur propre défiance ; s’ils acceptaient d’aimer au lieu d’une esclave une semblable – comme le font d’ailleurs ceux d’entre eux qui sont à la fois dénués d’arrogance et de complexe d’infériorité – les femmes seraient beaucoup moins hantées par le souci de leur féminité ; elles y gagneraient du naturel, de la simplicité, et elles se retrouveraient femmes sans tant de peine puisque, après tout, elles le sont.
Ainsi, les femmes, quand une enfant leur est confiée, s’attachent, avec un zèle ou l’arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles. Et même une mère généreuse, qui cherche sincèrement le bien de son enfant, pensera d’ordinaire qu’il est plus prudent de faire d’elle une « vraie femme » puisque c’est ainsi que la société l’accueillera le plus aisément. On lui donne donc pour amies d’autres petites filles, on la confie à des professeurs féminins, on lui choisit des livres et des jeux qui l’initient à sa destinée, on lui déverse dans les oreilles les trésors de la sagesse féminine, on lui propose des vertus féminines, on lui enseigne la cuisine, la couture, le ménage en même temps que la toilette, le charme, la pudeur ; on l’habille avec des vêtements incommodes et précieux dont il lui faut être soigneuse, on la coiffe de façon compliquée, on lui impose des règles de maintien : tiens toi droite, ne marche pas comme un canard ; pour être gracieuse, elle devra réprimer ses mouvements spontanés, on lui demande de ne pas prendre des allures de garçon manqué, on lui défend les exercices violents, on lui interdit de se battre : bref, on l’engage à devenir, comme ses aînées, une servante et une idole. Aujourd’hui, grâce aux conquêtes du féminisme, il devient de plus en plus normal de l’encourager à faire des études, à s’adonner aux sports ; mais on lui pardonne plus volontiers qu’un garçon d’y mal réussir ; on lui rend plus difficile la réussite en exigeant d’elle un autre genre d’accomplissement : du moins veut-on qu’elle soit aussi une femme, qu’elle ne perde pas sa féminité.
Humanité, féminité, virilité, p.195
L’homme représente aujourd’hui le positif et le neutre, c’est-à-dire le mâle et l’être humain, tandis que la femme est seulement le négatif, la femelle. Chaque fois qu’elle se conduit en être humain, on déclare donc qu’elle s’identifie au mâle. Ses activités sportives, politiques, intellectuelles sont interprétées comme une « protestation virile » ; on refuse de tenir compte des valeurs vers lesquelles elle se transcende, ce qui conduit évidemment à considérer qu’elle fait le choix inauthentique d’une attitude subjective. Le grand malentendu sur lequel repose ce système d’interprétation, c’est qu’on admet qu’il est naturel pour l’être humain femelle de faire de soi une femme féminine : il ne suffit pas d’être une hétérosexuelle, ni même une mère, pour réaliser cet idéal ; la « vraie femme » est un produit artificiel que la civilisation fabrique comme naguère on fabriquait des castrats ; ses prétendus « instincts » de coquetterie, de docilité, lui sont insufflés comme à l’homme l’orgueil phallique ; il n’accepte pas toujours sa vocation virile ; elle a de bonnes raisons pour accepter moins docilement encore celle qui lui est assignée.
Le dilemme de la femme indépendante, p.594
Si la femme indépendante, et surtout l’intellectuelle, a du mal à plaire, c’est qu’elle n’est pas comme ses petites sœurs esclaves une pure volonté de plaire ; le désir de séduire, si vif qu’il soit, n’est pas descendu au fond de ses os ; dès qu’elle se sent maladroite, elle s’irrite de sa servilité ; elle veut prendre sa revanche en jouant le jeu avec des armes masculines : elle parle au lieu d’écouter, elle étale des pensées subtiles, des émotions inédites ; elle contredit son interlocuteur au lieu de l’approuver, elle essaie de prendre le dessus sur lui. Mais l’attitude de défi agace les hommes plus souvent qu’elle ne les domine ; ce sont eux d’ailleurs qui l’attirent par leur propre défiance ; s’ils acceptaient d’aimer au lieu d’une esclave une semblable – comme le font d’ailleurs ceux d’entre eux qui sont à la fois dénués d’arrogance et de complexe d’infériorité – les femmes seraient beaucoup moins hantées par le souci de leur féminité ; elles y gagneraient du naturel, de la simplicité, et elles se retrouveraient femmes sans tant de peine puisque, après tout, elles le sont.
De la crainte de l’universalité, p.649
En tous cas, objecteront certains, si un tel monde est possible [une égalité réelle entre hommes et femmes], il n’est pas désirable. Quand la femme sera « la même » que son mâle, la vie perdra « son sel poignant ». Cet argument non plus n’est pas nouveau : ceux qui ont intérêt à perpétuer le présent versent toujours des larmes sur le mirifique passé qui va disparaître sans accorder un sourire au jeune avenir. Il est vrai qu’en supprimant les marchés d’esclaves on a assassiné les grandes plantations si magnifiquement parées d’azalées et de camélias, on a miné toute la délicate civilisation sudiste ; et il y a un certain « charme féminin » qui menace lui aussi de tomber en poussière. Quand elle s’exhibe dans sa splendeur, la « femme charmante » (…) est un prodige vers lequel les hommes tendent leurs mains avides ; mais dès qu’ils s’en saisissent, celui-ci s’évanouit. Un si fugitif miracle – et si rare – mérite-t-il qu’on perpétue une situation qui est néfaste pour les deux sexes ? (…)
Le fait est que ce sacrifice paraît aux hommes singulièrement lourd : (…) pris entre le silence de la nature et la présence exigeante d’autres libertés, un être qui soit à la fois leur semblable et une chose passive est un grand trésor ; la figure sous laquelle ils perçoivent leur compagne peut bien être mythique,, les expériences dont elle est la source ou le prétexte n’en sont pas moins réelles ; que la dépendance, l’infériorité, le malheur féminins lui donnent leur caractère singulier, il ne peut être question de le nier ; assurément l’autonomie de la femme, si elle épargne aux mâles bien des ennuis, leur déniera aussi maintes facilités ; assurément il est certaines manières de vivre l’aventure sexuelle qui seront perdues dans le monde de demain : mais cela ne signifie pas que l’amour, le bonheur, la poésie, le rêve en seront bannis.
En tous cas, objecteront certains, si un tel monde est possible [une égalité réelle entre hommes et femmes], il n’est pas désirable. Quand la femme sera « la même » que son mâle, la vie perdra « son sel poignant ». Cet argument non plus n’est pas nouveau : ceux qui ont intérêt à perpétuer le présent versent toujours des larmes sur le mirifique passé qui va disparaître sans accorder un sourire au jeune avenir. Il est vrai qu’en supprimant les marchés d’esclaves on a assassiné les grandes plantations si magnifiquement parées d’azalées et de camélias, on a miné toute la délicate civilisation sudiste ; et il y a un certain « charme féminin » qui menace lui aussi de tomber en poussière. Quand elle s’exhibe dans sa splendeur, la « femme charmante » (…) est un prodige vers lequel les hommes tendent leurs mains avides ; mais dès qu’ils s’en saisissent, celui-ci s’évanouit. Un si fugitif miracle – et si rare – mérite-t-il qu’on perpétue une situation qui est néfaste pour les deux sexes ? (…)
Le fait est que ce sacrifice paraît aux hommes singulièrement lourd : (…) pris entre le silence de la nature et la présence exigeante d’autres libertés, un être qui soit à la fois leur semblable et une chose passive est un grand trésor ; la figure sous laquelle ils perçoivent leur compagne peut bien être mythique,, les expériences dont elle est la source ou le prétexte n’en sont pas moins réelles ; que la dépendance, l’infériorité, le malheur féminins lui donnent leur caractère singulier, il ne peut être question de le nier ; assurément l’autonomie de la femme, si elle épargne aux mâles bien des ennuis, leur déniera aussi maintes facilités ; assurément il est certaines manières de vivre l’aventure sexuelle qui seront perdues dans le monde de demain : mais cela ne signifie pas que l’amour, le bonheur, la poésie, le rêve en seront bannis.

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