23 novembre 2008

De l'identité féminine

Je viens de finir ce livre bien intéressant de Christine Mennesson, Etre une femme dans le monde des hommes – Socialisation sportive et construction du genre, et cela me laisse en proie à des questionnements dont je croyais m’être lassée… mais au fond, les vieux démons reviennent toujours… Je crois que j’ai aimé ce livre pas tellement pour ce qu’il m’a fait découvrir, ce sur quoi il m’aurait « ouvert les yeux » - ce livre étudie les rapports aux normes sexuées des femmes engagées dans des sports dits « masculins » (les exemples étudiés sont la boxe, le football, l’haltérophilie), autrement dit, d’une part comment le milieu sportif en tant qu’instance de socialisation favorise des rapports aux normes sexuées inversés ou conformes, d’autre part comment l’entrée dans de telles disciplines peut également être la conséquence de dispositions sexuées inversées, résultant de la socialisation enfantine et adolescente – mais plutôt parce qu’il confirme des choses que je pense fondamentalement, des idées autour desquelles j’ai tourné toute seule sans me demander si on avait pu les étudier précisément (cf. un de mes articles précédents qui doit dater de début 2007), et qui se trouvent alors confortées, noir sur blanc, d’observations et de conceptualisations sociologiques.

En fait, c’est exactement ce pourquoi j’ai voulu étudier la sociologie : mieux connaître ce qui m’environne, pourvoir poser des mots sur des sensations, des impressions que le monde social m’inspirait confusément ; en quelque sorte, me rassurer en catégorisant ces processus presque invisibles qui nous gouvernent… et particulièrement lorsqu’ils ont trait au genre, cette division première, fondamentale, qui me place hors de ma volonté du « mauvais côté de l’humanité ».

Cela me renvoie à la question suivante : comment qualifier les difficultés qu’il peut y avoir à être une fille (au sens des représentations sociales de la féminité) ? Et pourquoi je perçois de telles difficultés alors que la plupart de mes semblables (filles, au sens sexuel) s’en accommodent au point de les ignorer ou de trouver inutile d’y réfléchir ?

Dans XY, De l’indenté masculine, Elisabeth Badinter nous explique que, en dépit de la position dominée des femmes dans le monde social, c’est l’identité masculine qui pose réellement problème, car il s’agit de l’acquérir : thèse que résume assez bien cette maxime utilisée comme pseudo par une de mes amies sur MSN : « L’homme se doit de faire, alors que la femme peut se contenter d’être » ; on est une femme dès le tout départ, alors qu’on devient un homme : cela suppose une transformation, une initiation, un effort ; un but aussi, et donc une fierté de l'atteindre.

Je poserais le problème de l’identité féminine du point de vue inverse : n’ayant pas à l’acquérir mais, au contraire, la possédant en tant que donnée de départ, l’enjeu est de ne pas la perdre en faisant trop. Ainsi on comprend que le genre féminin soit conçu comme essentiellement passif (à des degrés divers, à des niveaux pas forcément explicites, évidemment) et que toutes nos représentations aillent en ce sens (mon coloc me disait l’autre jour, devant la télé : « les filles musclées en même temps c’est pas joli… je sais pas pourquoi ? » : le muscle, ce stigmate évident du corps actif, n’a pas sa place dans l’esthétique attendue d’un corps de femme). L’opposition féminin/masculin se calque sur celle de la forme/fonction : les hommes seront jugés principalement sur leurs actions et les femmes, sur leur apparence, le charme de leur présence ou je ne sais quoi, en tout cas, pour ce qu’elles sont, leurs réalisations passant largement au second plan.

Il est difficile d’être fille au sens de féminin lorsque l’on a toujours envisagé son existence en termes d’action, et non de présentation. Car l’une se fait nécessairement au détriment de l’autre ; vivre au féminin suppose au jour le jour de nombreux efforts de présentation (ici pas la peine de donner d’exemples) qui constituent une préoccupation constante et consument donc, toutes proportions gardées, de l’énergie et du temps que l’on pourrait investir ailleurs, à des fins d’action propres.

Je réfléchis et j’essaie de chercher dans ma propre expérience, ma propre socialisation notamment enfantine les raisons de ce malaise – positif, à mon sens – de ne pas « savoir être une fille » comme il serait « logique » de le savoir.

Les études sur la mixité parlent de garçons et de filles jouant séparément à l’école ; de garçons brutaux et de filles douces, souvent reines de la classe de par leurs bonnes notes mais laissant le champ libre aux activités « turbulentes » des garçons dans la cour de récréation. Je réfléchis et je me rends compte que je n’ai pas du tout vécu ma scolarité enfantine de cette manière. Je me vois, tout au long de l’école primaire, jouer à des jeux où il y a un loup qui attrape les autres, et où le but est de courir le plus vite possible pour lui échapper. Je me revois tomber dans l’élan et m’écorcher les genoux sur le goudron ; faire des courses de vitesse avec des filles et des garçons et l’euphorie de toucher le mur la première ; jouer aux billes sur des plaques d’égout avec des filles et des garçons ; je me souviens également être perturbée par l’injonction d’une de mes maîtresses, nous ayant grondés pour rentrer toujours trempés des récréations les jours de pluie ; et essayer, conformément à la consigne, de rester pour une fois sagement à l’abri… un ennui mortel jusqu’à ce que se décide une irrésistible partie de cache-cache-police.

Je n’ai pas l’impression de me mentir et garde fondamentalement de bons souvenirs de ma scolarisation primaire, avec des garçons aussi bien que des filles. Serais-je une exception ? Je me rappelle pour certaines raisons avoir préféré la compagnie des garçons, sans pour autant avoir dédaigné celle des filles… je me souviens avoir passé beaucoup de temps avec eux sans avoir été pour autant assimilée à un garçon.

Mon expérience ne cadre pas avec les tableaux dessinés par ces études sur le système scolaire et cela me perturbe quelque peu… mais le fait est que enfant, j’ai toujours été dynamique et active sans être assimilée à un garçon et sans me poser la question de savoir si mon comportement était féminin ou masculin… neutralité qui m’est évidemment refusée à l’âge adulte. Il faut se positionner, et transgresser une telle norme a son prix. Cela implique des compromis inconfortables qui questionnent la spontanéité de la plupart des comportements : comment montrer que je ne suis pas ces normes que j’abhorre tout en montrant que je suis tout de même une « fille », parce que seulement acceptable dans cette catégorie-là ?

2 commentaires:

Ned a dit…

"on est une femme dès le tout départ, alors qu’on devient un homme : cela suppose une transformation, une initiation, un effort", une aberration qui devrait te pousser à relire Beauvoir...

Qu'on soit un homme ou une femme on doit réaliser une forme de "performance de genre" qu'il est aussi difficile d'assumer et de justifier qu'on soit un homme ou une femme. En tant que garçon, si tu n'aimes pas le foot mais les câlins, tu es voué à devenir malheureux dans notre société.
Les filles en revanche commencent à gagner en indépendance quant aux injonctions de sexe. Les boxeuses sont de plus en plus nombreuses...
Alors qui est le plus libre ? Et surtout la vrai question est : comment dépasser ces injonctions qui ne devrait nous faire rien d'autre qu'une belle jambe ?

Askalya a dit…

Avoir lu Beauvoir ne suppose pas que je doive me borner à répéter ses thèses, bien que je les approuve en grande partie.

Je dirais qu'on "devient" une femme en se conformant à des injonctions qui limitent, et un homme en répondant à des injonctions de stimulation. Dit autrement, la "performance de genre" serait positive pour les hommes (se dépasser) et négative pour les femmes (se restreindre).

D'autre part, je ne suis guère convaincue du fait que le nombre croissant de boxeuses révèle une émancipation des femmes par rapport à la norme de genre.
Un ouvrage de sociologie du sport très instructif, de Christine Mennesson (Etre une femme dans le monde des hommes), traite de ce sujet et en arrive à des conclusions plus que mitigées.

La question de qui est le plus libre est effectivement sans intérêt, le fait est que les femmes semblent avoir des problèmes avec leur genre en plus grand nombre que les hommes - il suffit de voir que la littérature critique des normes de genre est produite à 80% par des femmes, et encore - et que cela ne doit pas être sans rapport avec le fait que la nature humaine supporte moins bien les injonctions limitatives que les injonctions incitatives.