Un gros coup de coeur, au sens fort : un livre dans lequel on plonge si intensément, qui réveille sans raison particulière - pas d'identification véritable, pas de morceaux de passés troublement reflétés - des émotions profondes mais fragiles, qu'il paraît difficile de pouvoir en dire quelque chose de conséquent, et qui ne briserait cette proximité magique et éphémèrement entrevue - un peu comme on craint de dénaturer ses rêves en tentant de les raconter, ce qui, à coup sûr, arrive... Un livre qui vous partage entre l'envie de partager, comme toutes les belles choses y engagent, et l'envie de garder pour soi, un plaisir jaloux dont la pureté semble vulnérable à toute tentative d'expression, car forcément maladroite. Alors, que dire du blé en herbe ? Un roman sur l'amour, évidemment. Sur le sentiment amoureux dans son intensité, ses faiblesses, ses contradictions et ses souffrances collatérales. Un roman sur l'adolescence, cette période forcément transitoire où l'on doit s'efforce de devenir, quelqu'en soit l'objet en complément. Un roman social, alors ? En filigrane, assurément. Une esquisse des trajectoires prédessinées de l'existence de chacun, et des quelques zones grises où est laissée la possibilité, toujours présente, de sortir des sentiers battus. Mais pas complètement ; une image de révolte, contre ce piètre état de fait, et une image de résignation ; non moins sage, et finalement non moins honorable.
J'aurais dû détester ce livre, certainement, ne serait-ce que pour les excessives références au "masculin" et au "féminin" (surtout), sans discussion, un trait d'écriture semblerait-il fait pour m'exaspérer. Pourquoi non ? Je dirais cette conscience, certes désabusée, en arrière-plan, du caractère non naturel de ces différences pourtant réelles car apprises - leur reconnaissance sans en nier la transgression. Il y a plusieurs choses à dégager de la passion juvénile qui entraîne Philippe et Vinca. La fin de l'enfance ne signifie pas seulement la fin d'une certaine "innocence" et le passage à une vie d'adulte dûment codifiée ; elle signifie également un chemin partagé, relativement indifférencié, qui se sépare pour laisser place à deux voies radicalement différentes qu'ils devront suivre indépendamment : Philippe deviendra un homme, Vinca deviendra une femme, avec toutes les contraintes socialement attribuées à chacun de ces rôles non négociables.
Ce n'est pas qu'ils découvrent à présent, dans leur nouvelle chair d'adultes débutants, qu'ils éprouvent de l'amour l'un pour l'autre ; c'est qu'ils leur faut à présent s'aimer autrement, s'aimer un petit peu comme des étrangers, incorporer au sentiment né de longue date cette nouvelle dimension d'inégalité : le transformer pour pouvoir se faire face, chacun à sa place, alors que depuis si longtemps il ne s'était agi que d'avancer tranquillement, côte à côte, et confiants dans l'indestructibilité d'une telle relation. Il y a désormais tout un monde entre Vinca et Philippe, un fossé qui creuse au milieu de celui qu'ils avaient construit sans vraiment s'en apercevoir. Le blé en herbe, ce n'est pas seulement cette idée qu'il n'est jamais trop tôt pour aimer, mais surtout celle de la nécessaire douleur de l'amour entre des êtres sommés de s'appréhender comme des étrangers, ne serait-ce qu'un peu.
Face à cette nouvelle réalité et aux auspices obscurs qu'elle laisse présager, il ne s'agit pas de fuir ni de tenter d'aller contre ; dans l'été finissant qui enveloppe la côte bretonne, les deux héros cherchent, à tâtons, une issue favorable à leurs tourments respectifs - il faut savoir s'en contenter : le bonheur est déjà passé, et le blé n'est herbe qu'une fois.
"Ils éprouvèrent un amer et identique consentement à distancer, dès les premiers mots de leur entretien, le lieu commun de la dispute et du mensonge. C’est le fait des héros, des comédiens et des enfants, de se sentir à l’aise sur un plan élevé. Ces enfants espérèrent follement qu’une douleur noble pouvait naître de l’amour." (Mon passage préféré...)
