23 juin 2008

Summer nights

C’est toujours un plaisir singulier que de sortir par l’une des premières nuits de l’été ; les nuits d’été ont une odeur, presque une saveur particulière. Un arôme diffus à l’extrême dans l’air et pourtant indiciblement présent, une odeur de fête, de sable humide et le goût de l’alcool dans la bouche des garçons… Le bruissement des feuilles même et leur découpe imprécise sur le ciel presque noir apporte tranquillement son lot de réminiscences. La nuit estivale forte de ses souvenirs passés traîne dans son sillage un arrière-goût d’infinie possibilité, des traces d’adrénalines prêtes à se réveiller, à glisser au creux des veines ce sentiment d’excitation à la fois vain et étourdissant qui accompagne les soirées dérivant bien loin de ce qu’elles avaient pu laisser imaginer.

La nuit d’été enchante la nature aussi bien que les êtres qui la peuplent à demi, donnant à l’espace une profondeur mystérieuse, aux bruits des insectes une dimension paisible et poétique, masquant les visages d’une brume troublante qui porte à confondre grimaces et sourires. Fraîche et caressante, la nuit épouse les corps et les rend malléables ; elle plonge les esprits dans une humeur intrépide qui ne se laisse plus guère réfréner par les peurs du lendemain. C’est soudain l’envie étonnante de faire des choses qui ont du sens ou qui en ont moins ; de s’immerger dans une solitude tremblante et pourtant impatiente, ou encore le besoin impérieux de trouver un autre à qui se lier, une épaule sur laquelle reposer sa tête tandis que les yeux se perdent dans un horizon incertain… Le ciel sombre nous privant à peu près de l’un de nos sens essentiels, nos perceptions s’en trouvent bouleversées et nos autres sens exacerbés. La nuit par ses apparences de secret factice amène aux plus curieux mélanges ; on en sort parfois ébloui, surpris de s’y être laissé prendre, lorsque la clarté matinale vient rompre le charme qui avait si aisément empli l’air obscurci. Des doigts qui l’instant d’avant se muaient en frôlements angéliques retrouvent subitement la gênante réalité de la chair. La lumière précipitamment étouffe tout ce que sa négation impliquait de rêves et d’incroyables promesses.

Les nuits d’été sont d’étranges parenthèses dans des existences d’ordinaire soumises à des lois raisonnables. C’est ce qui les fait magiques et à la fois irréelles ; aussi, terriblement mélancoliques tellement le contraste qu’elles opposent au reste est déroutant… Aussi insaisissables et éphémères que de purs songes, il est pourtant plus difficile d’effacer ces mots murmurés avant l’aube traître, ces frissons si incroyables qu’on a pu leur abandonner un moment sa conscience. Une vie rangée s’accommode mal de ces délicieux petits dérapages, qui ne se laissent rationaliser qu’au prix de l’oubli du plaisir éprouvé.

Je suis trop romantique certainement pour renoncer à ces objets fragiles cachés en quelque recoin de mon être et qui parfois resurgissent, sans autre logique que la leur propre. J’y suis trop attachée pour y creuser ou y rechercher quelque raison évidente, quelque preuve tangible. Je me contente de les laisser graviter et m’assaillir sans prévenir lorsque, m’offrant sans réfléchir une balade nocturne en juin, tous ces visages, ces peaux et ces murmures et ces étreintes innombrables se condensent en un nuage délétère qui une seconde m’enveloppe pour me ramener aussitôt au bien trop sage instant présent.