Je lisais aujourd'hui un article sur la question de la parité et tout le débat que cela a soulevé en France, ainsi que le changement que représentait la candidature de Ségolène Royal aux présidentielles. Etait cité en note cet article :Eric Fassin, « Le sexisme en campagne », Libération, 13 février 2007 : « avec Ségolène Royal, on voit se refermer le piège de la politique des sexes à l'heure de la parité. C'est ce qui faisait son succès hier encore : n'être pas un homme politique comme les autres pas un homme, donc pas tout à fait politique. Qu'on la célèbre naguère ou qu'on la dénonce depuis peu, c'est la même illusion : cette énarque qui a fait une longue carrière politique n'incarne pas plus ni moins qu'un autre la société civile, et elle n'est ni plus ni moins professionnelle ou compétente qu'un autre. La voici prise dans les mâchoires d'un piège qui encourage les femmes à s'élever en jouant d'une féminité censée les rapprocher des «vraies gens» pour mieux les écarter ensuite du pouvoir. »
Cette petite citation montre assez bien l'un des biais de la féminisation de la politique via la parité : la nécessité d'une vision "féminine", donc différente de la politique, qui apporterait quelque chose de plus, de nouveau, et d'essentiel - mais qui ne serait qu'un plus et ne doit pas perturber l'ordre politique, à savoir que le pouvoir est d'essence masculine.
Cette conception des choses repose bien sur l'idée, aussi archaïque puisse-t-elle sembler lorsqu'énoncée de façon directe, que les femmes ont une "nature" différente des hommes, qu'elles fonctionnent différemment, qu'elles ont des qualités propres que les hommes n'ont pas - et que les hommes ont, en complémentarité, des qualités qu'elles n'ont pas non plus (on ne reviendra pas sur ces stéréotypes de qualités).
J'ai dit bien des fois combien ce principe me paraissait absurde, relevant très très largement d'un construit social. Néanmoins, je pense que nous nous référons tous à ce système de représentations dans la vie courante, dans notre appréhension du monde qui nous entoure et des autres - à un degré plus ou moins fort.
Justifier la présence et l'action des femmes en politique par une différence qu'elles apporteraient du seul fait d'être femme, c'est cependant renforcer ce stéréotype. Je me dirais partisane de l'indifférenciation : l'omission de la différence sexuée notamment dans les domaines où elle ne s'impose pas d'elle-même, comme la politique.
Force est de constater qu'en fait cette justification à la fois dé-légitime la présence féminine à de hautes fonctions, très symboliques du pouvoir - et peu le sont autant que la Présidence de la République. Il y a eu aussi des arguments bien moins fins et plus aisément réfutables : certains hommes politiques ont ainsi dénoncé l’illégitimité de ses prétentions dans la sphère publique en la renvoyant à sa sphère privée, à la fois en la rappelant à ses devoirs de mère (« qui va garder les enfants ? »), à son physique (« la présidentielle ce n’est pas un concours de beauté ») ; ils ont cependant le mérite d'être plus directs et d'attaquer directement les stéréotypes de la féminité : beauté et maternité.
Voilà maintenant autre chose :
« L’entrée des femmes en politique est une concurrence dont ils n’acceptent pas la légitimité parce qu’on ne colle pas à leur modèle, les femmes ne sont pas des hommes comme les autres. Ce genre de réaction on ne l’a pas entendu pour Martine Aubry. Pourquoi ? Parce qu’elle s’insère dans le style masculin. Ségolène Royal a une sensibilité qui fait qu’elle parle différemment d’un certain nombre de sujet, sensibilité féminine et féministe. »
Cette citation est d'Yvette Roudy, ancienne ministre des Droits de la femme sous Mitterrand, et fervente supportrice de la candidature de Mme Royal.
Elle fait réfléchir à plus d'un point de vue. Elle va à l'encontre de ma sympathie à l'égard de la "différenciation", à savoir qu'il faudrait, hors des stéréotypes, imposer une féminité politique légitime, une féminité du pouvoir ; en fait, concurrencer le système masculin en offrant une alternative féminine. Repenser le pouvoir afin qu'il soit compatible, dans nos schèmes de perception, avec une personnalité masculine ou féminine. Ne pas se fondre dans le modèle masculin sans le remettre en question.
C'est à vrai dire, très intéressant, et sujet à discussion. Est-ce réellement le moyen de faire évoluer vers l'égalité sexuée ce monde d'hommes qu'est la politique ? J'aurais tendance à penser que coller au modèle masculin peut certainement être une stratégie qui n'empêchera pas de le faire évoluer : une fois au pouvoir, on est encore plus à même d'user de son influence qu'en toute autre position. L'article mentionne Margaret Thatcher « qui n’a rien changé dans le rapport au pouvoir » ; effectivement, la "dame de fer" a sur régner comme un homme, ce qui lui a valu le respect de ses pairs et une haine de ses opposants bien plus valorisante, il me semble, que les critiques molles et le mépris dissimulé qui a entouré la campagne de Mme Royal, oeuvrant à sa perte. Mme Thatcher s'est elle collée à un modèle par défaut, ou était-elle ce genre de personne à qui la politique et son exercice "masculin" convenait, malgré le fait qu'elle soit une femme ?
La question de la parité est ainsi très complexe, en tant que mesure de discrimination positive, et au niveau des changements qu'on espère la voir apporter dans la société. Concilier différence et égalité dans un même discours est toujours très délicat, et mérite réflexion. C'eût été intéressant d'en débattre, il est dommage que désormais peu de gens fréquentent encore mon site après ces mois d'absence.

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