15 août 2007

Virginie Despentes - King Kong Théorie

Le bouquin est parti sur un registre un peu trop trashy pour que je puisse y voir une soeur de pensée. En clair, j’avais d’ores et déjà perdu le plaisir de lire un auteur avec qui j’aurais été miraculeusement d’accord. Mais je suis bien vite sortie de ce registre de qui-a-tort-et-qui-a-raison. Car malgré une tendance certaine à la provocation, son angle de vue radical est véritablement intéressant. Il y a du nouveau : j’ai envisagé différemment, en lisant ce livre, des thèmes qu’il me semblait avoir déjà tellement fouillés que le tour en était fait.
Et elle se donne, Virginie, quoiqu’on pense d’elle et de ses convictions. Elle se donne, à fond, d’ailleurs comme les gens qui se savent initier une bataille, comme ceux qui sont conscients des critiques à venir et prêts à se faire détester. C’est violent mais beau. Elle assène ses phrases et ses comme des coups de marteau. Le passage, assez long, que j’ai choisi, l’illustre plutôt bien. Et il résulte aussi, de ce trop crûment parler, un certain soulagement : la désacralisation des mots... qui attaque frontalement tout ce qui relève vaguement de la honte et du tabou. Et parfois même, le trashy poussé vire presque à l’humour...
Pas du 100% mais... chapeau. Curieuse voire avide d’en discuter.

Voiture de trois lascars, blancs, typiques banlieusards de l'époque, bières, pétards, il est question de Renaud, le chanteur. Comme ils sont trois, dans un premier temps, on refuse de monter avec eux. Ils se donnent la peine d'être vraiment sympas, de faire des blagues et de discuter. Ils nous convainquent que c'est trop bête d'attendre à l'ouest de Paris alors qu'ils pourraient nous dropper à l'est, là où ce sera plus facile de trouver quelqu'un. Et on monte dans la voiture. Des deux filles, je suis celle qui a le plus bourlingué, la plus grande gueule, celle qui décide qu'on peut y aller. Au moment où les portières claquent, cependant, on sait déjà que c'est une connerie. Mais au lieu de hurler "on descend" les quelques mètres où il est encore temps, on se dit chacune dans notre coin qu'il faut arrêter de paranoïer et de voir des violeurs partout. Ca fait plus d'une heure qu'on parle avec eux, ils ont juste l'air de branleurs, amusants, vraiment pas agressifs. Cette proximité, depuis, parmi les choses indélébiles : corps d'hommes dans un lieu clos où on est enfermées, avec eux, mais pas semblables à eux. Jamais semblables, avec nos corps de femmes. Jamais en sécurité, jamais les mêmes qu'eux. Nous sommes du sexe de la peur, de l'humiliation, le sexe étranger. C'est sur cette exclusion de nos corps que se construisent les virilités, leur fameuse solidarité masculine, c'est dans ces moments qu'elle se noue. Un pacte reposant sur notre infériorité. Leurs rires de mecs, entre eux, le rire du plus fort, en nombre.
Pendant que ça se passe, ils font semblant de ne pas savoir exactement ce qui se passe ; parce qu’on est en minijupe une cheveux verts l’autre orange, forcément on « baise comme des lapins », donc le viol en train de se commettre n’en est pas un. Comme pour la plupart des viols, j’imagine. J’imagine que, depuis, aucun de ces trois types ne s’identifie comme violeur. Car ce qu’ils ont fait, eux, c’est autre chose. A trois avec un fusil contre deux filles qu’ils ont cognées jusqu’à les faire saigner : pas du viol. La preuve : si on avait vraiment tenu à ne pas se faire violer, on aurait préféré mourir, ou on aurai réussi à les tuer. Celles à qui ça arrive, du point de vue des agresseurs, d’une manière ou d’une autre ils s’arrangent pour le croire, tant qu’elles s’en sortent vivantes, c’est que ça ne leur déplaisait pas tant que ça. (...) Les hommes continuent de faire ce que les femmes ont appris à faire pendant des siècles : appeler ça autrement, broder, s’arranger, surtout ne pas utiliser le mot pour décrire ce qu’ils ont fait. Ils ont « un peu forcé » une fille, ils ont « un peu déconné », elle était « trop bourrée » ou bien c’était une nymphomane qui faisait semblant de ne pas vouloir : mais si ça a pu se faire, c’est qu’au fond la fille était consentante. Qu’il y ait eu besoin de la frapper (…) de s’y prendre à plusieurs pour la contraindre, qu’elle chiale avant pendant et après n’y change rien, dans la plupart des cas, le violeur s’arrange avec sa conscience, juste une salope qui ne s'assume pas et qu'il a suffi de savoir convaincre. A moins que ça ne soit difficile à porter, aussi, de l'autre côté. On n'en sait rien, ils n'en parlent pas.
Il n'y a vraiment que les psychopathes graves, violeurs en série qui découpent les chattes à coups de tessons de bouteilles, ou pédophiles s'attaquant aux petites filles, qu'on identifie en prison. Car les hommes condamnent le viol. Ce qu'ils pratiquent, c'est toujours autre chose.


En 1990, (...) une certaine Camille Paglia écrit un article qui m’interpelle et commence par me faire rigoler, dans lequel elle décrit l’effet que lui font les footballeurs sur terrain, fascinantes bêtes de sexe pleines d’agressivité. Elle commençait son papier sur toute cette rage guerrière et à quel point ça lui plaisait, cet étalage de sueur et de cuisses musclées en action. Ce qui, de fil en aiguille, l’amenait au sujet du viol. J’ai oublié ses termes exacts. Mais, en substance : « C'est un risque inévitable, c'est un risque que les femmes doivent prendre en compte et accepter de courir si elles veulent circuler librement. Si ça t'arrive, remets-toi debout, dust yourself et passe à autre chose. Et si ça te fait trop peur, il faut rester chez maman et t'occuper de faire ta manucure. » Ca m’a révoltée, sur le coup. Haut-le-coeur de défense.(...)
Depuis plus rien n’a jamais été cloisonné, comme avant. Penser pour la première fois le viol de façon nouvelle. (...) Pour la première fois, quelqu’un valorisait la faculté de s’en remettre, plutôt que de s’étendre complaisamment sur le florilège des traumas. Dévalorisation du viol, de sa portée, de sa résonance. Ca n’annulait rien à ce qui s’était passé, ça n’effaçait rien de ce qu’on avait appris cette nuit-là. (...) Paglia nous permettait de nous imaginer en guerrières, non plus responsables personnellement de ce qu’elles avaient bien cherché, mais victimes ordinaires de ce qu’il faut s’attendre à endurer si on est femme et qu’on veut s’aventurer à l’extérieur. Elle était la première à sortir le viol du cauchemar absolu, du non-dit, de ce qui ne doit surtout jamais arriver. Elle en faisait une circonstance politique, quelque chose qu’on devait apprendre à encaisser. Paglia changeait tout : il ne s’agissait plus de nier, ni de succomber, il s’agissait de faire avec.


Quand le film Baise-moi a été retiré de l’affiche, beaucoup de femmes ont tenu à affirmer publiquement : « Quelle horreur, il ne faudrait surtout pas croire que la violence est une solution contre le viol. » Ah bon ? On n’entend jamais parler dans les faits divers de filles, seules ou en bandes, qui arrachent des bites avec les dents pendant les agressions, qui retrouvent les agresseurs pour leur faire la peau, ou leur mettre une trempe. Ca n’existe, pour l’instant, que dans les films réalisés par des hommes. (...) Le message qu’ils nous font passer est clair : comment ça se fait que vous ne vous défendez pas plus brutalement ? Ce qui est étonnant, effectivement, c'est qu'on ne réagisse pas comme ça. Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux femmes à ne pas se défendre. Comme d'habitude, double contrainte : nous faire savoir qu'il n'y a rien de plus grave, et en même temps, qu'on ne doit ni se défendre, ni se venger. Souffrir, et ne rien pouvoir faire d'autre.
Mais des femmes sentent la nécessité de l’affirmer encore : la violence n’est pas une solution. Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions « masculines », et comprendre ce que « non » veut dire. J'aurais préféré, cette nuit-là, être capable de sortir de ce qu'on a inculqué à mon sexe, et les égorger tous, un par un. Plutôt que vivre en étant cette personne qui n'ose pas se défendre, parce qu'elle est une femme, que la violence n'est pas son territoire, et que l'intégrité physique du corps d'un homme est plus importante que celle d'une femme.

Pendant ce viol, j’avais dans la poche de mon Teddy rouge et blanc un cran d’arrêt (...) que je brandissais assez facilement, en ces temps globalement confus. Je m’y étais attachée, à ma façon j’avais appris à m’en servir. Cette nuit-là, il est resté planqué dans ma poche et la seule pensée que j’ai eue à propos de cette lame était : pourvu qu’ils ne la trouvent pas, pourvu qu’ils ne décident pas de jouer avec. Je n’ai même pas pensé à m’en servir. Du moment que j’avais compris ce qui nous arrivait, j’étais convaincue qu’ils étaient les plus forts. Une question de mental. Je suis convaincue depuis que s’il s’était agi de nous faire voler nos blousons, ma réaction aurait été différente. Je n’étais pas téméraire, mais volontiers inconsciente. Mais à ce moment précis, je me suis sentie femme, salement femme, comme je ne l’avais jamais senti, comme je ne l’ai plus jamais senti. Défendre ma propre peau ne me permettait pas de blesser un homme. Je crois que j’aurais réagi de la même façon s’il n’y avait eu qu’un seul garçon contre moi. C’est le projet du viol qui refaisait de moi une femme, quelqu’un d’essentiellement vulnérable. (...) Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisses de force, alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. Et je suis surtout folle de rage de ce qu’en face de trois hommes, une carabine et piégée dans une forêt dont on ne peut s’échapper en courant, je me sente encore aujourd’hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous défendre avec un petit couteau.

A la fin, il y en a un qui trouve cette lame, il la montre aux autres, sincèrement surpris que je ne l’aie pas sortie. « Alors, c’est que ça lui plaisait ». Les hommes, en toute sincérité, ignorent à quel point le dispositif d'émasculation des filles est imparable, à quel point tout est scrupuleusement organisé pour garantir qu'ils triomphent sans risquer grand chose, quand ils s'attaquent à des femmes. Ils croient, benoîtement, que leur supériorité est due à leur grande force. Ca ne les dérange pas de se battre carabine contre cran d'arrêt. Ils estiment le combat égalitaire les bienheureux crétins. C'est tout le secret de leur tranquillité d'esprit.

C'est étonnant qu'en 2006, alors que tant de monde se promène avec de minuscules ordinateurs cellulaires en poche, appareils photo, téléphones, répertoires, musique, il n'existe pas le moindre objet qu'on puisse se glisser dans la chatte quand on sort faire un tour dehors, et qui déchiquetterait la queue du premier connard qui s'y glisse. Peut-être que rendre le sexe féminin inaccessible par la force n'est pas souhaitable. Il faut que ça reste ouvert, et craintif, une femme. Sinon, qu'est-ce qui définirait la masculinité ?


Quand le garçon se retourne et déclare « fini de rire » en me collant la première beigne, ça n’est pas la pénétration qui me terrorise, mais l’idée qu’ils vont nous tuer. (...) De la peur de la mort, je me souviens précisément. Cette sensation blanche, une éternité, ne plus rien être, déjà plus rien. (...) C’est la possibilité de la mort, la proximité de la mort, la soumission à la haine déshumanisée des autres, qui rend cette nuit indélébile. Pour moi, le viol, avant tout, a cette particularité : il est obsédant. J’y reviens, tout le temps. Depuis vingt ans, chaque fois que je crois en avoir fini avec ça, j’y reviens. Pour en dire des choses différentes, contradictoires. J’imagine toujours pouvoir un jour en finir avec ça. Liquider l’évènement, le vider, l’épuiser.

Impossible. Il est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est en même temps ce qui me défigure, et ce qui me constitue.

(Plus que tout, je trouve cette dernière phrase très, très juste.)


01 août 2007

Mùsica !

C'est le retour ! Et les vacances : plus d'exams, de concours, d'entretiens et donc enfin le temps de me consacrer à mon activité de bloggeuse ! Pour fêter mon retour voici un petit cadeau pour accompagner votre propre glandouille d'été... de la musique, et de la bonne !

The Ditty Bops

Pour commencer, voici un étonnant duo from California. Amanda Barrett et Abby Dewald sont deux princesses tourbillonnantes qui accompagnent alternativement de guitare ou de mandoline leurs chansonnettes, dans un genre aux influences jazz et country pour le moins difficile à définir, que certains qualifient de rétro-folk.
Leurs prouesses musicales dégagent une fraîcheur et une insouciance toutes particulières, qui en font sans aucun doute le groupe le plus étonnant que j’aie découvert cette année. L’espièglerie et la légèreté avec lesquelles les interprètes se produisent sur scène est aussi un vrai petit bonheur (voir ça en images sur youtube...)
Pour l’instant, les demoiselles ont deux albums à leur actif, que vous pouvez découvrir grâce aux liens dans la sidebar, et à leur site également d’une joliesse également exceptionnelle. Pour finir, apprenez que leur originalité ne s’arrête pas à de simples notes de musique : elles ont, par exemple, fait leur tournée des states à dos de bicyclette... si tout ça n’excite pas votre curiosité !
(Note personnelle inutile : je trouve que la fille de droite a des airs de Louise... je fabule ? Ca fait trop longtemps que je t’ai pas vue ? :-p)

The Ditty Bops - Walk or ride (The Ditty Bops, 2004)


The Living End

Ensuite, voilà cette fois un trio qui nous vient de Melbourne, donc des Australiens (oui, les gens qui parlent avec un si bizarre accent...). On change complètement de style, avec des garçons étrangement coiffés plutôt entièrement dans la mouvance punk-rock moderne (enfin, il me semble, je suis nulle dans la définition des styles). En tous cas de la musique qui envoie les watt, parfait pour donner la pêche les matins de pluie (par exemple) ou les lendemains de cuite (par exemple) ! Quelques albums derrière eux et donc pas mal d’expérience, les trois artistes ne faiblissent pas avec le temps, et l’on retrouve au hasard des chansons la même énergie enthousiaste et les airs entraînants, sans pour autant avoir l’impression d’une répétition. Que du bon, donc !

The Living End - Second solution (The Living End, 1998)


Les Fatals Picards

Je finis sur du français, pour changer un petit peu, avec un groupe que je qualifierais de drôle avant tout. Pour une biographie plus « officielle » je vous suggère expressément de jeter un oeil à leur website, très bien et également drôle, comme ça ça vous donnera en même temps une idée du ton.... Vous les connaissez peut-être, parce qu’ils ont représenté la France au dernier concours de l’Eurovision, ce qui est selon moi un choix étonnant mais d’assez bon goût ! (Hélas, ils n’ont pas gagné, mais de toute façon, je doute que le jury tchèque ou letton ait pu être sensible au comique des textes). Bon, ce qui est appréciable avant tout c’est la dimension ironique et de l’humour enfin pas lourd, un soupçon de conscience socio-politique et un mélange des genres un brin biscornu qui fait que ça donne un tout et n’importe quoi assez intéressant. Enfin, écoutez, et écoutez-en plusieurs, ça finira bien par vous faire rire c’est OBLIGE !
(Et merci à Brice pour la découverte !)

Les Fatals Picards - La sécurité de l'emploi (Pamplemousse Mécanique, 2006)