Qui est celui qui m’a dit, quelque temps avant mon départ « Tu vas tomber amoureuse à Londres ? » Et à qui j’ai répondu, ironique « c’est ça », voire cynique « sûrement » et probablement ajouté une énormité catégorique du genre « je ne suis pas (plus) le genre de fille qui tombe amoureuse »?
Qui est-il ? Que je lui fasse mes excuses. Je suis TOUJOURS amoureuse. Je suis amoureuse depuis que je suis capable de comprendre ce que ce sentiment peut-être. C’est-à-dire, à peu près, depuis l’âge de douze ans - oui.
Officiellement depuis, j’ai été amoureuse trois fois - trois, chiffre magique, chiffre fatidique, jamais deux sans trois mais après trois ? - en huit ans. Et pas une fois, cela n’a ressemblé à une grande histoire d’amour idyllique - jamais.
Alors, je me permets de corriger mon erreur et de reformuler la sentence ; je sais être amoureuse - probablement plus fidèlement et plus intensément que la plupart des gens. Ce que je ne sais pas, c’est exploiter ce sentiment à des fins agréables - quoique, dans un premier temps, je me satisferais d’une fin non dramatique - mais je ne sais pas faire ça non plus. C’est ça, mon problème.
Pour en revenir à cette phrase aux accents prémonitoires de mon anonyme ami, la question qui se pose est : suis-je en train de tomber amoureuse maintenant ? Question cruciale, mais définitivement des plus difficiles. Je sais qui est celui qui a dit « on ne peut pas savoir si on aime, sauf peut-être après, une fois que c’est fini ». Eh bien, il a presque raison. Pour ma part, je pense qu’on ne peut pas savoir si l’on est en train de commencer à aimer ; si l’on est capable de s’en rendre compte, logiquement c’est qu’on est déjà en plein dedans. Et la marche arrière n’est pas des plus aisées, même avec de la volonté (merde... est-ce que c’est parti pour trois ans ?)
L’amour, tel que je le perçois, est un sentiment étrange aux aspects plutôt négatifs, essentiellement centré sur des désirs égoïstes et possessifs ; égoïstes dans un premier temps - je le veux LUI, je veux être avec lui, je veux qu’il veuille être avec moi, et peu importe ce qu’IL veut moi je le veux quand même (c’est moyen mais c’est ça, non ?) - et possessifs dans un second - lui et moi, moi et lui et personne d’autre ! L’amour se pense en mode binaire. Pourquoi deux ? Pourquoi exclusivement deux ?
D’un point de vue extérieur (c’est-à-dire, pas du point de vue de la fille amoureuse), ça me semble malheureux et réducteur. Ca sous-entend que le besoin d’amour ne peut être comblé que par une personne - une personne à la fois, du moins. Ca sous-entend aussi que l’on ne peut aimer et être amoureux que d’une seule manière ; ça brise franchement l’image de l’être humains aux potentialités multiples.
Et quand je dis trouver ça malheureux... c’est parce qu’il me semble qu’une fois cette bulle exclusive formée, les choses deviennent nettement moins drôles. IL est à moi, je suis à LUI et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Quand on est amoureux, on désire tellement former cette paire - sans savoir pourquoi, au fond - qu’on ne prévoit pas vraiment l’après. Et puis, que fera-t-on de plus dans la bulle qu’on n’aurait pu faire ailleurs ? En gros, le couple m’apparaît comme un moyen artificiel de se rassurer par rapport à une chose : le fait que l’autre ne s’échappera pas. On en revient au point de départ : possessivité toujours.
Et malgré toutes ces belles paroles, je suis capable de rêver de paire avec une violence incroyable - ça m’agace juste de penser que tout cela est vraisemblablement motivé par une peur universelle ; la peur d’être seul.
Après ce triste constat, vient une autre question cruciale : le désir. Ou, plus largement, la dimension physique. Ou, plus direct, le sexuel.
Quoiqu’il en soit, c’est un fait : on ne distingue pas la vie de couple de la vie sexuelle. La seconde est subtilement imbriquée dans la première, solide règle à laquelle on ne peut déroger. Je ne connais pas de couples abstinents, et je n’en connais pas non plus qui disent tranquillement « nous sommes des âmes sœurs, mais on baise à côté ». Il me semble avoir lu quelque part que Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir étaient de ces originaux-là, mais je n’en suis pas bien sûre, et quand bien même, je ne me passionne pas davantage pour les déviations sexuelles de ces deux grands penseurs – ni pour celles de n’importe qui d’ailleurs, j’ai déjà bien assez à faire avec mon propre cas.
Je suis capable d’amour et de désir (jusque là, tout va bien) ; le problème, c’est que généralement, les deux ne coïncident pas. La vie est mal faite, mais en général, mes âmes-sœurs ne sont pas mes « corps-sœurs » et inversement ; et je ne vois pas trop ce que je pourrais y changer. Dans l’optique du couple, ça reviendrait à faire un compromis (pour ma part, je ferais quand même plus le compromis sur le physique que sur le reste), mais je suis une idéaliste, je n’aime pas les compromis ! Merde, il s’agit de partager sa VIE avec quelqu’un (et qu’un), alors si ce n’est pas le moment d’être idéaliste, je ne vois pas quand on peut être autorisé à l’être…
D’un côté, il y a les garçons adorables, ceux à qui on aime sourire, qui nous emmerdent tout le temps avec des blagues idiotes, ceux avec qui on parle philosophie assez tard dans la nuit, ceux qui nous envoient de la musique sur msn, ceux sur qui on aime taper sans crainte, ceux qui sont intelligents et sensibles, ceux qui vous font rêver d’un monde meilleur… mais ça n’implique pas pour autant qu’on ait envie de les mettre dans notre lit (à part pour leur écraser la tête à coups de polochons ou lorsqu’on s’endort sans faire exprès devant un DVD qu’on a déjà vu six cent fois).
Et de l’autre, ben il y a les autres, les lumineux, les magnifiques, ceux qui semblent avoir un étrange champ magnétique drapé autour d’eux ; et même vous êtes le seul aimant qui se trouve attiré par ce champ, ils n’en demeurent pas moins désirables. En termes métaphoriques, on pourrait comparer ces specimens-là à une immense barre de chocolat fondant, le genre de truc qu’on pourrait lécher de toute part pendant des heures sans s’en lasser, et qu’on ne quitterait qu’à regret en proie à un épuisement total ; well, la métaphore n’est pas parfaite, parce que le chocolat n’exalte que nos papilles et qu’un corps humain, ça peut exalter beaucoup d’autres sens aussi… Bon, vous voyez ce que je veux dire ? Le mâle rarissime, celui qui est meilleur que le chocolat.
Deux types de personnes incomparables, deux types de sentiments incomparables, et voilà qu’il faut les mixer au nom du couple sacralisé. Qui a eu la mauvaise idée de ce contrat tacite qui lie l’amour au sexe ? Il est ennuyeux… il ne me plaît pas du tout.
Tous ces paramètres pris en compte, finalement, peut-être que j’avais raison, peut-être que je ne suis pas du tout amoureuse, que je ne l’ai jamais vraiment été, qu’à moitié, que différemment, et d’une manière qui, j’imagine, conviendrait à peu de candidats.
Anyway… tout ceci reste du domaine de la théorie, et dans la vraie vie, les sentiments reprennent le pas, et on finit par en oublier ce genre de considérations fantaisistes. Je suis encore capable de réfléchir, donc visiblement, définitivement, pas amoureuse. Cet article en perd sa raison d’être. J’espère, au moins, vous avoir divertis ;-).
