27 avril 2007

L'avortement en question

13h30, pause déjeuner, je feuillette un Metro qui traîne sur la table et tombe sur un article intitulé « L’avortement devient légal à Mexico City ». L’illustration : une photo montrant un groupe de femmes qui visiblement pleurent et crient, bien que muettes sur la page de journal, comme en proie à la plus vive souffrance (image ci-dessous).
Je n’hallucine pas : ce quotidien gratuit dont la neutralité est supposée garantie nous présente bien la légalisation de l’avortement comme un drame. Il y aurait eu écrit « 15 enfants morts après le bombardement d’une école à Mexico City » qu’on n’aurait pas assisté à un pire spectacle de douleur.

J’entame donc la lecture de l’article, passant outre l’amère impression que m’a fait cette mise en page douteuse. Une loi a été votée par les élus de la capitale mexicaine en faveur de la légalisation de l’avortement jusqu’à 12 semaines de grossesse (soit le même délai légal qu’en France depuis 2001), alors que cette pratique n’est autorisée au niveau national qu’en cas de viol, de malformation du foetus ou de danger pour la vie de la mère. La seconde moitié de l’article est consacrée à la contestation de cette réforme ; contestation qui est principalement (voire exclusivement) le fait de groupes anti-avortement catholiques. Lesquels, nous précise-t-on, sont soutenus par le pape Benoît XVI, qui a signifié par écrit sa désapprobation aux élus locaux. Ces derniers sont d’ailleurs menacés d’excommunication (Ouuuuh ! Moi qui croyais que la foi était affaire personnelle...)

Ce sont les faits, et en voici ma vision. Enfant des années 80, née 11 ans après la légalisation de l’avortement en France (loi Veil de 1975, sous la présidence de Giscard), je me rends compte que je considère effectivement ce DROIT comme acquis et presque immuable. Il est à mes yeux un progrès atteint décisif (et pas uniquement pour les femmes), complètement intégré à ma perception de la « normalité » sociale. Pour moi toujours, il va de soi que ce droit soit progressivement acquis par les populations des pays qui n’en disposent pas encore, et inversement, qu’il ne soit pas remis en question dans des régimes qui en disposent déjà.
Alors, à cette lecture, le doute m’envahit : suis-je dans l’illusion ? Suis-je la seule à voir les choses de cette façon ? Ou les gens qui pensent que l’avortement n’est pas une pratique souhaitable sont-ils nombreux ? Quels sont leurs arguments ? Ce doute m’irrite mais me rend curieuse.
A vrai dire cette lecture dérangeante n’est pas la première. Récemment, j’ai appris un autre fait plutôt choquant à ce sujet : la réduction du délai légal d’avortement aux Etats-Unis, orchestrée à force de patience et de conviction par ce cher président Bush. Suite à la nomination par lui-même de deux juges conservateurs à la Cour Suprême, cette réforme déjà ancienne qui ne parvenait pas à recevoir l’assentiment de la plus haute juridiction l’a finalement obtenue. Et l’évangéliste président de se féliciter d’un premier pas vers l’abolition de cette pratique « horrible ».
A quand une régression du droit des femmes à disposer de leur corps dans notre douce France ? Au nom du « changement » tant célébré en cette période électorale, et apparaissant comme étalonné sur le modèle « libéral » américain ? Est-ce à craindre ? Peut-être que je ne m’en rends pas compte. Mais Sarkozy et son multi-radicalisme sont aux portes de l’Elysée, et qui sait toutes les surprises que cet homme de poigne nous réserve pour les cinq années à venir...

Au niveau de l’argumentation, maintenant. Il y a certains points qu’il me semble nécessaire de reprendre : pourquoi le droit à l’avortement est quelque chose de positif. Outre qu’il permet « l’émancipation » des femmes (encore un mot qui ne veut pas dire grand chose, mais en gros, le temps qu’on ne passe pas à pondre et à nourrir sa progéniture proliférante, on peut le passer à faire tout un tas de choses véritablement choisies), il permet aussi une certaine liberté sexuelle, tout simplement en rendant l’erreur réparable plutôt que catastrophique (l’erreur est humaine, dit-on... le sexe échapperait-il à cette brillante maxime ?)
Bien sûr, ces erreurs ont bien d’autres moyens, moins extrêmes, d’être évitées ; pas toutes les filles, loin de là, ne recourent à l’IVG, même dans un pays comme le nôtre où cette intervention est légale, remboursée et relativement peu stigmatisée. Mais en dehors de tous les facteurs accidentels, oublis en tous genres et préservatifs défectueux, il ne faut pas oublier que la contraception n’est pas également accessible à toutes. Et l’information qui va avec, non plus ; autant à l’échelle nationale qu’internationale. Et que dans bien des cas (j’imagine, au Mexique, répandus), ce « dernier recours » doit s’avérer bien utile - personne ne se fait avorter de gaieté de coeur... faut-il le rappeler ?

Passons aux arguments anti-avortement. Le plus fréquemment invoqué : le statut « humain » du foetus. Non ! Un foetus de moins de trois mois n’est pas un être humain. Il n’en a pas les caractéristiques physiologiques et il n’en a surtout pas conscience. Il ne souffre pas de l’avortement car il n’a pas conscience de ce que peut être la douleur. Et, plus grave, il n’a pas de valeur humaine pour sa mère qui ne le désire pas et ne voit en lui qu’un terrible problème...
Ensuite, on parle de l’injustice de priver un enfant de la vie (un foetus...). Encore cette idée de la vie à tout prix ? La vie, même si c’est une vie dont ses parents n’ont pas les moyens ou le désir d’assumer correctement ? Ne devrait-on pas davantage défendre le droit à la belle vie que le droit à la vie tout court, sachant à quoi la vie d’un enfant-erreur a des chances de ressembler (ceux qui n’en sont pas convaincus peuvent aller lire Les noces barbares, pour un exemple édifiant...) ?
Enfin, évoqué en bon père de toutes ces bonnes intentions, l’argument suprême est Dieu. Les religions ne me dérangent pas mais leur interprétation rigoriste et archaïque m’exaspère. Et la ligne du Vatican l’est clairement, rigoriste et archaïque, en ce début de 21e siècle : Mesdames, pondez ou abstenez-vous ! N’utilisez jamais de préservatifs, jeunes gens, et gardez toujours à l’esprit que le but du sexe est la procréation... Sérieusement... Comment ne pas en rire, même si ce n’est pas de bon coeur ? Mêlez-vous donc de vos affaires, Monseigneur Benoît XVI : les femmes et le sexe, il évident que vous êtes bien mal placé pour en parler... et le monde d’aujourd’hui est en un peu trop éclairé et épris de liberté pour vivre dans votre obsession séculaire du péché (du moins, j’aime à le croire, de temps en temps !). Et puis, de quoi se plaignent ces abruties sur la photo de Metro ? Rien ne les oblige à se faire avorter et à transgresser leurs si purs idéaux, que je sache ! On donne seulement le choix à celles qui ne partageraient pas leur vision quelque peu rétrécie par le spectre religieux. Sont-ce elles qui prendront en charge les malheureux enfants-erreur nés dans la misère, quelle qu’elle soit ? Je ne pense pas... alors encore une fois, en matière de religion, à qui faut-il parler de tolérance ?

Que chacun(e) puisse faire un peu ce qu’il veut, sans porter préjudice aux autres... la liberté ! L’avortement est simplement un droit qui renforce notre liberté. A ne pas oublier !