Les mois passent, les élections approchent et le dilemme reste le même : pas seulement pour qui voter, mais comment voter. Car on en est bien là ; on ne vote plus seulement pour un tel ou une telle, mais également, et peut-être davantage, contre un tel autre. Doit-on forcément se rallier à cette logique « pas le meilleur mais le moins pire ? » Quels sont les enjeux, les risques ? Et c’est alors bien une question de stratégie qui se pose.Des stratégies, globalement, j’en vois deux : voter « idéologique » ou voter « utile » - utile étant l’appellation méliorative du phénomène, je pourrais aussi bien appeler ça le vote « par défaut ». Mais que le premier me paraisse moralement plus noble que le second n’empêche pas que la question se pose, et que la balance ait du mal à pencher franchement d’un côté.
Que je m’explique. Ce que j’entends par le vote idéologique, c’est le vote du coeur, le vote des convictions, celui qui choisira donc non seulement le parti, mais aussi le candidat qui lui convient, qui l’a séduit, par son charisme, ses idées, son programme - car la personne compte, dans les présidentielles, on n’élit pas une entité abstraite ; je m’accorde à cet homme politique (certes, un membre de l’UDF rallié à Sarkozy, peut-être pas le meilleur exemple) qui a dit que lorsqu’on élit un président, on élit d’abord un candidat, pas un parti. Et il me semble vrai que, malgré toutes les bonnes intentions du monde, pas tout le monde n’est taillé pour faire un « bon » président - passons.
Le principe démocratique m’engagerait à ce vote idéologique, car la démocratie, c’est bien le fait que le pouvoir corresponde aux volontés de son peuple. Je me devrais donc, au nom de l’antiquité athénienne et de la Révolution, de choisir cette stratégie-là ; de rester pure, et fidèle à mes convictions.
Mais les temps ont changé et tout n’est pas si simple, et l’autre stratégie, celle des « vendus », a aussi des arguments en sa faveur. En effet, si votre vote de coeur se porte sur l’un de ces deux candidats tellement en vogue, figures de proues de deux gros partis solidement ancrés dans la scène politique française, alors le dilemme n’apparaît pas. Mais si comme moi, et bien d’autres, votre coeur balance du côté un peu extrême, humain et sincère de ceux qui rêvent encore de changer le monde, et qui possèdent encore ce que l’on peut appeler des idéaux, eh bien vous être sur la ligne rouge, et il va falloir choisir.
Ce n’est plus l’époque innocente de l’élection des délégués de classe, où l’on avait la chance de pouvoir griffonner deux noms sur des morceaux de papier pliés en quatre ; à l’instar de la plupart des pays occidentaux, la politique en France est bipolaire et nous, nous n’avons qu’un seul bulletin à cacher dans notre petite enveloppe.
Que faire ? Que sacrifier ?
Réponse 1 : ce en quoi l’on croit, réponse 2 : un avenir commun supportable, peut-être.
Ce n’est un secret pour personne, la gauche, et plus encore la gauche vraiment à gauche, est un véritable chaos par les temps qui courent ; on aurait pu croire que la déconvenue de 2002 et la mobilisation sociale de l’année dernière auraient poussé tout ce petit monde à s’allier convenablement, et à représenter une force politique, si ce n’est prépondérante, du moins cohérente et influente. Et au lieu de ça, presque chaque jour, une nouvelle candidature arrive à nos oreilles, José Bové et autres Besancenot prenant chacun la place d’un misérable pion sur l’échiquier. Mais peut-être est-ce cela aussi, un milieu de convictions un peu radicales : l’incapacité de faire des concessions parfois nécessaires, préférant rester « pur » envers et contre tout... ce que j’en dis, dommage. Car ce potentiel électoral pourrait mener vers quelque chose de bien, ensemble.
Quant aux autres... Sarkozy, il ne m’inspire qu’une sorte de peur latente, comme tout ce qui est répressionnaire plutôt que libertaire. Son image à la télévision, outre une physionomie assez exécrable qui ferait certainement le bonheur des Guignols tout au long d’un quinquennat, provoque un certain malaise ; quelque chose d’hautain, un trop-plein d’assurance et de fierté - des qualités délicieuses mais qui, à outrance, tirent vers le mépris et font d’odieux personnages. Et sous cette apparence de hauteur, la nette impression que cet homme ne représentera jamais un peuple, qu’il fera son chemin, comme il l’entend, sans se préoccuper des problèmes que lui-même ne considèrera pas comme tels.
Après, il y a la reine Ségolène - d’aucuns pourraient penser, connaissant mes positions taxées de « féministes » sur l’égalité et la mixité, que la présence de cette dame sur le terrain de jeu, et plus encore la perspective de la voir diriger la France, me ravit. Mais c’est en réalité plutôt le contraire. Evidemment, je pense qu’avoir une femme présidente ne serait pas une mauvaise chose, cela pourrait bien ébranler imperceptiblement les piliers toujours debout du patriarcat ancestral. Qu’une femme puisse être dans la course présidentielle, et bel et bien dedans, pas en marge, est aussi d’une certaine manière un évènement positif (bien qu’il me semble que rarement un candidat élu par son parti ait été aussi peu soutenu par celui-ci, et en proie à des critiques aussi peu pertinentes). Mais voilà : pas Ségolène, pas elle... car si je considère qu’être une femme n’est pas une tare, ce n’est pas non plus une qualité en soi. Etre une femme ne saurait être un bon argument politique en faveur d’un candidat ; c’est tout simplement un fait. Un bon candidat doit faire ses preuves, et pour moi, elle ne les a pas faites. Toute femme qu’elle est, elle ne me « séduit » pas...Dans d’autres contrées, il y a et a eu des femmes politiques remarquables (Michèle Bachelet, Benazir Bhutto) avec la carrure nécessaire pour être des chefs d’Etat. Nous, nous avons Ségolène Royal... qui affiche toujours le même imperturbable sourire vide, quel que soit le sujet dont elle parle. Sans aucune conviction, aucun charisme émanant de ses paroles ; on a l’impression d’entendre un discours appris par coeur, comme par un lycéen ; il manque la touche personnelle, la sincérité. Et plus grave, tout le monde l’appelle par son prénom, cette demoiselle, qui a été ministre ; c’est Ségolène, pas Royal, Ségolène comme une de vos copines. Encore plus de familiarité - et donc moins de respect - que pour nos professeurs à l’école... Vous me direz, ce n’est pas sa faute, et sa position doit être délicate ; mais l’a-t-on jamais entendue protester au sujet de cette diminution verbale ? Bien au contraire : elle en joue ; Ségo, l’amie des jeunes sur segosphere.com « exprime-toi ! » et tutoyons nous tous... bla bla. Pour finir, Jean-Marie Le Pen l’appelle publiquement « la p’tite »... nulle protestation là non plus. Décidément, il lui manque vraiment la flamme militante, à cette socialiste-là.
Alors qui ? Mes faveurs iraient plutôt à cette chère Marie-Georges Buffet, une femme elle aussi, mais pour de vraies bonnes raisons. Un programme de gauche mais cohérent, et compréhensible ; une poigne appréciable lorsqu’elle critique la politique des hommes de droite à l’assemblée ; une expérience politique non négligeable, qui fait d’elle un candidat d’extrême gauche, idéaliste mais réaliste. Elle m’inspire, tout simplement, de la sympathie ; et une sympathie raisonnée, ajoutée à une image décidée et volontaire, font d’elle une bonne présidentiable.
En conclusion : voter utile ou pas utile ? Il ne faudrait pas perdre de vue qu’un vote n’est jamais inutile, s’il représente une véritable opinion. Et que si chacun restait fidèle à sa volonté, sans tenir compte des multiples sondages (si souvent faux !) et sans réduire la valeur de son vote à un vulgaire pari comme sur des chevaux de course, on aurait enfin de vraies surprises lors des présidentielles, et pas seulement des déceptions.
C’est peut-être là le vrai moyen de recoller à l’essence de la démocratie... encore faut-il le vouloir.



