20 octobre 2006

The bus traveller

Mon post le plus long certainement. "Please, don’t fall asleep ».

Depuis que je me suis installée dans la peau d’une anonyme citoyenne londonienne, j’ai pris de nouvelles habitudes. Parmi elles, et non des moindres : les transports en commun. Ce n’est probablement rien d’exceptionnel pour les nombreux citadins que compte cette planète mais pour moi, véritable fille de la campagne en somme, issue d’un modeste village de trois mille habitants, c’est une expérience absolument nouvelle et donc, passionnante (j’exagère peut-être un peu).
Bien sûr, j’ai déjà été amenée à prendre le bus au cours de ma jeune vie, mais c’était dans des circonstances bien différentes ; c’était le fameux car du collège et du lycée, celui où je retrouvais mes copines pour un petit moment de détente à sept heures du matin, brève récréation avant de s’apprêter à assister sagement à nos huit heures de cours quotidiennes.

Les véritables transports en commun sont quelque chose de tout à fait autre. Mais il faut que je commence par le début, si je veux bien faire les choses. Etant donné que mon emploi du temps à l’université n’est pas exactement ce qu’on pourrait qualifier de surchargé (14 heures par semaine, de quoi faire pâlir de jalousie les rats de prépa et même les lycéens, n’est-ce pas ?), je quitte la maison dans le milieu de la matinée. Généralement à cette heure, il y a un peu de soleil, mais toujours cette odeur mouillée qui perdure dans le quartier et qui me plaît tant. Surtout après avoir traversé le hall de la maison où sont entreposées les paires de chaussures de ses huit habitants ; je vous laisse imaginer le décalage d’odeurs. Le trajet jusqu’à la station de bus la plus proche ne dure guère plus de cinq minutes, juste le temps d’apprécier la fraîcheur de l’air et l’humeur de Sterenn, qui m’accompagne dans beaucoup de mes déplacements (quand elle parle, c’est qu’elle va bien, en général).

Comme le hasard fait mal les choses, il y a en général deux configurations possibles lorsque nous débouchons sur la route principale où se trouve l’arrêt de bus. Cas numéro 1 (le plus rare), le bus est déjà à proximité de l’arrêt, nous tentons donc une course folle et effrénée, espérant atteindre celui-ci avant que le chauffeur ne décide de repartir ; soit, cas numéro 2, nous nous dirigeons tranquillement vers l’arrêt, attendons environ une demi-heure le bus qui est censé passer toutes les dix minutes, et c’est toujours au moment où l’une de nous, lassée d’attendre vainement, se met à sortir son bouquin et à s’installer confortablement pour lire que le maudit bus - E7 de sa dénomination - décide de se pointer. Cela dit, ça ne marche pas si on sort le livre directement en arrivant à l’arrêt (ce serait trop beau), mais seulement si on le sort par ennui au bout d’un moment. C’est très subtil.

Le bus s’arrête et on peut donc enfin monter à bord. En entrant, on passe notre carte de transport devant un capteur magnétique situé à côté de la cabine du chauffeur. Ce dernier est en général aimable comme une porte de prison, ce qui nous dispense de le saluer - les Anglais sont très polis au demeurant, mais apparemment les relations avec les chauffeurs de bus font exception à la règle. Allez savoir pourquoi.
Notre arrêt est situé peut après un terminus, donc au moment où nous entrons, il y a encore plein de places assises (appréciable). Je choisis donc un siège à côté d’une fenêtre, cale mon sac à dos entre mes pieds et les écouteurs de mon mp3 dans mes oreilles, et me prépare à profiter autant que possible des quarante minutes de trajet qui m’attendent. J’ai toujours bien aimé les trajets, que ce soit en voiture, en bus, en train, dans les camions de kayak (seuls les avions font exception, parce que le paysage est morne et que l’atterrissage me retourne littéralement les boyaux) ; ils peuvent durer des heures, il est rare qu’ils me paraissent trop longs. J’aime regarder des paysages différents se succéder à une allure constante, traverser la pluie, la nuit, derrière ce grand écran vitré. J’aime quand la musique que j’écoute semble s’accorder parfaitement aux images qui défilent sous mes yeux. Et j’aime laisser mes pensées s’échapper un peu partout dans ce cadre visuel et musical changeant.

C’est un des meilleurs moments pour réfléchir dans la journée, à la vérité, presque le seul. La musique fait changer le cours de mes pensées, évoque tour à tour des souvenirs quelconques, les visages ou les propos de certaines personnes, fait renaître furtivement les émotions d’instants définitivement passés.
Le voyage est d’autant plus agréable que tout ce qui s’offre à mes yeux est inconnu ou méconnu, différent de ce que j’ai eu l’occasion d’observer dans ma région natale. L’itinéraire du E7 traverse des décors assez variés, alternant presque algorithmiquement des espaces verts plus ou moins sauvages et des zones urbaines. Entre les trois petites agglomérations qui ponctuent notre chemin - Greenford, Northolt et Ealing Broadway -, de grands prés, des stades, où l’on peut voir des chevaux, des vaches, et éventuellement des footballeurs m
ulticolores selon le jour et l’heure. Le bus suit tranquillement sa route, contournant les ronds points à vive allure, longeant de hautes maisons de briques étonnamment identiques, empruntant de petits ponts surplombant des eaux étroites et calmes, s’arrêtant de temps à autre devant un groupe d’immeubles, un lycée, une rue commerciales aux enseignes exotiques (Londres est la vraie incarnation du multiculturalisme, sous toutes ses formes) ou encore une de ces jolies églises de pierres grises érigées un peu partout.

Mais dans l’expression « transport en commun » ce n’est pas tant le mot transport qui importe, que le mot commun. Un usage curieux, d’ailleurs. Commun, c’est le fait que différentes personnes, des inconnus, avec des buts différents, des destinations différentes, utilisent un même service, en même temps : en l’occurrence ce long véhicule vitré appelé bus. Commun, selon moi, ça sous-entendrait également une idée de proximité, d’échange ; un « point commun ». C’est à la fois ça et pas du tout. C’est à la fois trop proche et complètement anonyme. Ce n’est pas dérangeant, c’est juste « comme ça ». Même pour une novice de mon genre, il est quasiment impossible d’imaginer qu’il puisse en être autrement. Le bus des transports en commun ne sera jamais comme celui qui m’emmenait à l’école adolescente, rempli de cris, de chuchotements, de mouvements et de sourires. Ca ne pourrait pas être comme ça, les êtres humains ne sont pas comme ça.

Les gens donc, différents, anonymes, silencieux, s’assoient les uns à côté des autres, partagent quelques minutes de voyage, chacun concentré sur ses propres préoccupations, sans se soucier du voisin, de qui il est, ce à quoi il peut rêvasser. Proches physiquement mais pour le reste - à des kilomètres les uns des autres.
Proches physiquement cependant - ce qui engendre un certain nombre de désagréments, dont évidemment, l’odeur. Sans même prendre en compte les gens qui sentent franchement mauvais (et il y en a, au point que je ne trouve parfois d’autre recours que d’enfouir mon visage dans le col de mes pulls), je crois que c’est tout simplement le mélange des exhalations corporelles de chacun, qui, dans cet espace infiniment réduit, humide (on est à Londres, climat océanique) et chaud (parce qu’il y a un chauffage, en prévision d’un rude hiver), produit une réaction chimique aux aspects plutôt néfastes - en gros, ce n’est la faute de personne en particulier, si l’odeur dans le bus est souvent insoutenable, et il n’y a rien à faire, sinon espérer que tout le monde décide de descendre au prochain arrêt. Espoir, hélas, généralement déçu.
Bon, après, il y a un dernier petit truc qui me gêne : les gens qui s’assoient à côté de vous et qui s’installent bien confortablement, leur épaule dépassant de dix bons centimètres sur VOTRE siège. Je ne sais pas pour les autres, mais personnellement, le contact physique forcé avec des étrangers me répugne plus qu’autre chose - les contacts physiques, en général, ne me passionnent pas, d’ailleurs ; ils sont réservés généralement à un petit groupe de personnes sur terre que je trouve assez adorables ; en dehors de ça, s’il vous plaît, gardez vos distances… Donc quand un absolument pas adorable Londonien de banlieue colle son épaule à la mienne dans cette ambiance déjà moite et dans mon état déjà proche de l’agoraphobie, je finis par me retrouver prostrée contre ma chère fenêtre, silencieuse et frustrée - il se trouve que je ne suis pas encore assez à l’aise en anglais pour faire preuve d’une agressivité efficace dans ce genre de situation. Berk... vivement qu’on arrive.

Mais en dehors de ça, quoi de plus divertissant qu’admirer librement toute cette population mouvante autour de moi. Je n’ai traversé que la Manche, un relativement petit bout de mer sur cette Terre, et déjà ici les gens ne sont plus pareils - difficile de dire en quoi, mais ils sont absolument différents. Déjà, tous ces petits enfants et préadolescents qui vont à l’école ou en sortent, impeccablement vêtus de leurs stricts uniformes ; costumes-cravates gris, bleu marine, noirs ; atroces jupes plissées et chaussettes blanches montantes pour les petites filles. Je déteste l’idée qu’on leur impose cette distinction vestimentaire. D’une manière générale je n’aime pas que l’on fasse des êtres humains, et a fortiori des enfants, un groupe hétérogène : garçons d’un côté et filles de l’autre. Je n’en vois pas l’intérêt (passons).
Puis il y a les vrais adolescents, en dehors de leur cadre scolaire. Gamins de douze ans écrasant d’un geste nerveux et faussement désinvolte leur cigarette avant d’entrer dans le bus ; jeunes garçons se déplaçant en bandes, survêtements et casquettes évoquant les célèbres gangs des banlieues américaines, parlant très fort d’un bout à l’autre du bus comme si cela ne dérangeait personne ; et d’ailleurs personne ne dit rien. Encore une fois, je regrette de ne pas avoir la spontanéité de ma langue maternelle - et je reste en observateur, rôle qui me convient moyennement dans ce genre de situation.
Ensuite, les filles. Comment dire ; pas jolies tellement elles essaient de l’être. Maquillage à outrance, les yeux soulignés d’épaisses couches colorées, la peau ternie par une surabondance de fond de teint. Vêtements moulants, cheveux lissés, accessoires étincelants, démarche mal assurée et regard vaguement hostile. Je sais que je retrouve en elle, de manière un peu exponentielle, celle que j'ai pu être à quinze ans. Et ce que j’ai fait à quinze ans est probablement ce que j’aurai fait de moins bien dans ma vie. Mais peut-être faut-il aussi qu’elles en passent par là ; dans ce cas, je leur souhaite de changer un jour - je n’y crois qu’à moitié.
Enfin, les adultes. Pour la plupart, des gens au visage fatigué, à l’allure plus ou moins négligée, l’air absent qui convient à cette partie de la routine. Il y a aussi quelques mères avec leurs bébés et les poussettes et les cris qui vont avec ; cela fait un peu d’animation, qu’elles essaient à tout prix de calmer. Et les vieux messieurs et les vieilles dames. A peu près les mêmes qu’ailleurs ; calmes, polis, avec cette odeur caractéristique de linge propre et de naphtaline. Ils portent sur le visage une expression plus sereine, celle des gens qui ne courent plus après le temps qui passe. Silencieux, les gestes mesurés, ils en deviennent presque invisibles.

Je me demande à quoi je ressemble dans toute cette masse. Dans quelle catégorie me rangerait un Anglais se livrant au même loisir d’observation que moi. Peut-être l’étrangère taciturne qui porte de grosses baskets aux lacets roses ? Je n’en sais rien. Je n’ai pas à trouver de réponse. Je me contente d’observer les autres.

Le bus finit par arriver à destination. Freinage brusque ; tout le monde s’accroche pour tenir le choc. Les portes s’ouvrent dans une sonnerie intermittente et stridente, accompagnée de l’éternel message « Doors opening, please mind the doors » et tout le monde sort.

Après ça, je prends le métro.

10 octobre 2006

Home sweet home

Une longue absence, n'est-ce pas ? Surtout pour quelqu'un qui avait fait l'imprudente promesse de tenir son "travel-blog" a jour... Disons que l'incapacite d'utiliser mon ordinateur m'aura quelque peu freinee. Veuillez m'en excuser ; et m'excuser aussi de ma prose innaccentuee dans cette introduction (le qwerty m'impose ses limites, mais dans un sens, c'est exotique). Je me lance donc dans une premiere tentative d'alimentation du blog via la fac ; quelques lignes pour vous planter un bout de decor : la maison. Je n'ai jamais ete d'un grand talent pour les descriptions, mais il faut bien commencer quelque part. Donc...

Le quartier où j’habite s’appelle Ruislip Gardens. C’est un quartier résidentiel plutôt calme et agréable, où il règne toujours une agréable odeur de végétation mouillée, surtout tôt le matin et quand le soleil vient de se coucher. Il se situe dans l’arrondissement de Hillingdon, au Nord Ouest de Londres, tout au bout de la ligne centrale du métro. A vrai dire, ça ressemble plus à une petite ville tranquille de campagne qu’à la banlieue d’une grande capitale. Mais c’est comme ça aux environs de Londres, un peu décalé et sympathique. Disons qu’on se sent à la campagne, et donc dans mon cas, un peu comme chez moi.


La maison est à quelques minutes à peine des stations de métro et de bus. On n’a pas beaucoup à marcher, c’est plutôt pratique. C’est une bâtisse plutôt haute et étroite ; deux étages, et contiguë à une autre maison quasiment symétrique. C’est un exemple type des habitations du coin : serrées les unes aux autres, uniformément construites de petites briques rouges, avec de grandes baies vitrées sur le devant, pas de volets, une petite cour côté rue et un petit jardin à l’arrière. Cela instaure une étrange proximité silencieuse avec les voisins ; on les voit souvent vaquer à leurs occupations par-dessus la mince clôture de planches qui sépare les jardins, on entend leur chien aboyer et grogner et même parfois le son de leur télévision, mais on n’a pas vraiment de contact avec eux. Tout juste bonjour, si par hasard on se trouve seul et face à face avec l’un d’eux.

Bref, c’est là que moi et Sterenn, mon amie de la fac avec qui je partage les joies de ce périple, avons élu domicile après quelques mésaventures dont je tairai ici les détails. Nous ne sommes bien évidemment pas les seules locataires de ce charmant petit pavillon anglais. En tout, nous sommes huit : quatre filles, quatre garçons ; trois Polonais, deux Syriens, un Egyptien et nous, les deux petites Françaises. Des étudiants, des professionnels. Tout le monde a entre vingt et trente ans - et c’est moi la plus petite, chose à laquelle je suis néanmoins plutôt habituée. Ca fait aussi quatre langues parlées autour de la table de la cuisine, variant selon les heures, les personnes présentes. Au final, c’est plutôt équilibré.

Tout le monde s’entend bien, en tous cas pour l’instant ; une liste de prénoms est affichée dans la cuisine (parce qu’un Français peu avoir du mal à mémoriser un prénom polonais, et vice-versa), juste à côté d’un planning pour les corvées ménagères. On a chacun notre étagère dans le frigo et dans le congélateur, des placards séparés dans la cuisine, tout à fait comme dans l’auberge espagnole. Chacun prend ses repas quand il veut mais il est rare qu’on se trouve seul, et on partage poliment les spécialités de nos pays respectifs. C’est d’ailleurs l’un de nos sujets de conversation les plus fréquents, ce qui se fait chez les uns et pas chez les autres. Et tout le monde est scandalisé par le fait que nous mangions des escargots et de la viande de cheval.

Chacun a sa chambre ; les nôtres sont au rez-de-chaussée. La mienne est à côté de la cuisine, donc j’entends tout le monde et tout le temps ; mais j’ai aussi une porte vitrée qui donne directement sur la terrasse, avec la lumière du soleil toute la journée, et ça, j’aime bien. Je peux faire mes abdos et mes pompes dans la pelouse fraîche en me levant le matin, et utiliser les altères qui traînent sur les carreaux dehors. Disons que ça a ses avantages et ses inconvénients.

Mais je crois que je me plaît à vivre dans cet endroit, finalement. C’est autre chose, définitivement.